LE POINT - être ou ne pas être Charlie

Publié le par Caroline Galactéros

LE POINT - être ou ne pas être Charlie

Voici ma dernière chronique dans Le Point.

L'ampleur du rassemblement populaire dans tout le pays, dimanche dernier, et lasolidarité concrète de nombreux leaders internationaux contre cette violence qui a frappé la France au coeur rassérènent et expriment une fraîcheur d'âme collective réconfortante. Nous pleurons tous nos concitoyens morts assassinés par des hommes nourris au lait du pays, mais qui le méprisent et s'appuient sur ses contradictions pour frapper notre État affaibli par un long renoncement à lui-même. De ce point de vue, oui, sans doute aucun, "nous sommes tous Charlie", et il faut faire vivre et durer la cohésion nationale retrouvée à l'occasion de ce drame. Car, bien au-delà du leitmotiv, c'est aussi, et peut-être surtout, une demande angoissée d'ordre et de protection que les Français viennent d'exprimer massivement, une révolte après la découverte sidérée de la gangrène islamiste qui dévore notre territoire.

Dans la montée en puissance spectaculaire de l'affrontement qui défie, bien au-delà de la France, des démocraties occidentales, l'émotion, les voeux pieux et les symboles sont insuffisants. Il faut garder les yeux ouverts, analyser très froidement la situation sans se payer de mots. Il faut aussi nommer l'ennemi -- non le terrorisme qui n'est qu'un mode d'action, mais le fondamentalisme islamique, et plus généralement le radicalisme fanatique religieux -- et, une fois encore, ne pas se tromper de cible ni d'armes.

Or il est devenu presque impossible d'expliquer la complexité d'une problématique, surtout à chaud. L'équilibre et la nuance font moins que jamais recette. La tentation du manichéisme et la polarisation des opinions sont en embuscade permanente. Sous peine d'excommunication "républicaine" ou démocratique, chacun, citoyen ordinaire, expert, analyste ou leader d'opinion, plutôt que de réfléchir, est sommé de prendre sa part d'un "unanimisme républicain" au contenu vague. Ce volontarisme bon-enfant mais à courte vue, qui rappelle le succès populaire récent de l'apostrophe "indignez-vous !", sert d'ersatz rassurant à un effort d'analyse fine des enjeux de société et de sécurité les plus graves. En fait, "Les gens", pour la plupart ne veulent pas comprendre ni faire face à leurs demandes contradictoires. Ils veulent témoigner. Témoigner leur indignation, leur émotion, leur empathie, se rassembler, se sentir moins seuls, se percevoir comme la partie d'un corps social compact et protégé par son grégarisme, compenser aussi leur sentiment diffus d'impuissance. Ils veulent croire que l'effet de masse fera masse critique, puissance, impact, influence, et conjurera le danger. Bref, on se rassure en se comptant. Et on est très nombreux. So what ?

Anachronique

Il faut donc "être Charlie" à tout prix. Au nom d'une "liberté d'expression" conçue comme un impératif catégorique par essence bienveillant et efficace contre l'obscurantisme religieux ou institutionnel. Un journal ultra-contestataire offensif (sans équivalent même aux États-Unis, standard mondial en matière de liberté de la presse...), survivance d'une contestation soixante-huitarde parfaitement anachronique.

Ainsi, tandis que d'autres fanatiques (sur commande ou s'auto-mandatant en référence tutélaire à al-Qaida au Yémen ou à Daesh) sont prêts à passer à l'action, nous marchons en masse dans les rues de Paris pour "sauver nos valeurs républicaines" de l'obscurantisme. Sans même concevoir que nous sommes à la fois victimes bien sûr d'une violence abjecte, mais aussi responsables, via notre classe politique, de l'avoir indirectement nourrie et peu ou prou crédibilisée aux yeux mêmes, probablement, d'une grande partie de ces populations musulmanes aux pratiques modérées que l'on voudrait pourtant protéger de la radicalisation mentale et de l'enfermement communautaire.

Comment en est-on arrivé là ? En laissant nos élites politiques détricoter méthodiquement le lien national, en parlant d'intégration plutôt que d'assimilation, de "musulmans de France" plutôt que de "Français musulmans", en tenant la souveraineté et l'intégrité culturelle du pays pour des évidences. En favorisant l'amalgame entre des populations déshéritées et des minorités militantes agressives. En encourageant le communautarisme au prétexte d'une conception "ouverte" (à tous les vents) du trio de nos "valeurs nationales", liberté, égalité et fraternité. En renonçant, par clientélisme ou complaisance béate, à affirmer les valeurs chrétiennes fondatrices de notre pays à travers les siècles. L'Europe elle-même, creuset d'un multiculturalisme débridé célébré comme un progrès ineffable, a eu peur de son ombre et a renoncé à afficher ses origines chrétiennes comme si c'était une tare. Bref, on refuse d'admettre que notre République, depuis au moins trente ans, saisie d'un angélisme pathologique, a installé les maux sur lesquels prospère, aujourd'hui, la contestation ultra-violente de l'État. Un État qui fait passer des lois strictes et protectrices de la laïcité ou de la sécurité, mais ne les fait pas appliquer, offrant son poitrail nu à la dague de l'attaquant. Nous payons aussi le prix de ces inconséquences délétères.

Le pire est à venir

Que faire désormais ? Que dire d'important ? Sans doute lâcher la loupe, quitter rapidement le champ de l'émotion et du sensationnalisme médiatique, du rabâchage rassurant sur "la France debout et unie face à la barbarie", qui est aussi celui de la récupération politique et du populisme, pour s'emparer d'une longue vue... et appeler un chat un chat. Sans doute faire comprendre à nos concitoyens que ce n'est qu'un début, qu'ils commencent juste tragiquement à ressentir l'onde de choc qui secoue le monde, qu'ils paieront probablement un tribut plus lourd encore. Que leur pays est en guerre. Une guerre à l'extérieur, héroïquement menée pas nos forces armées et policières de haut niveau mais sursollicitées et désormais en limite de soutenabilité humaine et matérielle ; mais aussi une guerre intérieure, contre un virus qui s'attaque à un organisme vulnérable, aux défenses affaiblies, sans anticorps, une cible molle et tentante.

Car le pire est à venir. La période d'incubation du virus est achevée. Ce qui s'est passé n'est pas la queue d'une comète mais sa tête, le coup de semonce d'un combat asymétrique multifront pour la déstabilisation de notre État, de notre pays (bien au-delà de la forme républicaine du régime qui n'est pas attaquée en tant que telle), dans le cadre plus global d'une lutte à mort contre les modes de vie et de pensée occidentaux et démocratiques. Cette guerre, n'en déplaise aux multiculturalistes éthérés, exprime dans l'ultra-violence d'avant-gardes déterminées un "choc de civilisations" qui ne peut plus être nié et qu'il faut regarder en face.

Ce choc se joue sur plusieurs fronts et selon plusieurs modes d'action (violence terroriste mais aussi action sociale et caritative de masse dans certains États pour acheter la complaisance de populations abandonnées par les pouvoirs en place). Au loin d'abord, au sein même des pays musulmans ; chez nous ensuite, entre ces communautés instrumentalisées dont les phalanges agissantes sont désormais entrées en dissidence ouverte contre l'État perçu comme faible ; enfin entre ces pays, du Golfe notamment, qui jouent double jeu depuis des lustres en finançant leur paix sociale par le soutien au djihadisme international et commencent seulement à en voir les limites, et nos États déliquescents, où prospèrent désormais des milliers de "bombes humaines à retardement" qui cherchent à disloquer nos sociétés pour prendre l'ascendant.

Ceux qui osent dénoncer cette progressive et insidieuse déliquescence démographique, sociologique, culturelle et religieuse de la chair même de la nation sont voués aux gémonies, promptement diabolisés comme antirépublicains fascisants. L'anathème s'abat, étouffe la réflexion et la résistance.

Il n'est aujourd'hui plus supportable de persister à confondre incantation et action. La foi en "la parole magique", notamment politique, nous égare et nous plonge dans une réalité sombre, résultat de notre trop longue dénégation du réel et de notre incapacité à définir le concret d'une posture martiale sans se préoccuper des réactions outragées de quelques corporations. Mais nous ne sommes pas dans "l'île aux enfants". C'est le monde réel qui est à feu et à sang, un monde violent où nos sacro-saintes existences n'ont pas la valeur d'une guigne pour l'adversaire.

Clivage systématique

Pour redonner corps et âme à une synthèse nationale protectrice pour l'ensemble de nos concitoyens, il faut trouver sans perdre un instant une nouvelle synthèse entre nécessités sécuritaires et libertés individuelles pour protéger efficacement ces dernières et ignorer le "choeur des vierges effarouchées" qui crie au meurtre républicain et démocratique dès que l'on parle de surveiller nos rues ou de faire sortir les banlieues de l'État de non-droit dans lequel notre pusillanimité les a plongées. L'appel à la "vigilance citoyenne" ne suffit pas. Il faut de la surveillance active, de l'anticipation, de la répression sans faille, des moyens adéquats. Les "terroristes", pour l'instant, n'ont peur de rien et certainement pas des foudres de l'État, à l'instar de nos "délinquants" qui pavoisent, dans leurs "selfies", en brandissant des liasses de billets ou de la drogue depuis leurs cellules. Les prisons sont des lieux de radicalisation que la faiblesse de notre politique carcérale irénique potentialise. La force est une composante de la démocratie. Il faut oser l'appliquer dans des proportions adaptées à l'ampleur de la menace.

Il faut aussi saisir l'opportunité de ce drame pour oser poser les termes d'un débat sur la frontière entre l'incitation à la haine raciale et religieuse et la liberté d'expression, imprescriptible droit-témoin d'une maturité démocratique et d'un attachement précieux à la laïcité. Où commence l'une ? Où finit l'autre ? La ligne de crête est évidemment étroite et imparfaite.

La laïcité ne signifie pas l'insulte systématique des religions, de même que la neutralité n'est pas l'offense quotidienne au nom du "droit de rire de tout", faite à des millions de gens qui non seulement ne se sentent pas défendus contre leurs propres extrémistes, mais stigmatisés. Peut-on sérieusement croire que c'est en laissant paraître tout et n'importe quoi pour "faire rigoler" et dédramatiser le monde que l'on va affaiblir la radicalité islamique en France et ailleurs ? Le nihilisme et le relativisme axiomatique intégral ne sont pas des progrès et nous devons protéger notre modernité de ces amalgames dangereux.

Le manichéisme est donc notre véritable ennemi intime. Chacun aujourd'hui croit avoir raison mais ceux qui sèment la terreur gagnent en provoquant une crispation dogmatique de chaque "camp" : ceux qui trouvent "qu'ils l'ont bien cherché" versusceux qui pensent "qu'ils n'ont pas mérité cela", les musulmans versus les chrétiens juifs ou catholiques, les bobos éclairés versus les rétrogrades. Le clivage systématique est une politique ravageuse. Comme la kalachnikov, d'une certaine façon, l'insulte et le mépris méthodique sont aussi des armes qui tuent, symboliquement. Le droit de tout pouvoir dire est-il un droit absolu, absolument légitime en toutes circonstances ? Ne pas tout dire est aussi un droit, et même un devoir de responsabilité qui permet d'échapper au double piège du silence qui vaut accord et de la vocifération qui radicalise le rejet. Ridiculiser jour après jour des franges entières de la population pour leurs convictions religieuses intimes, c'est favoriser l'instrumentalisation de communautés prises elles aussi en otage par des extrémistes fanatiques, et c'est miner plus encore une cohésion nationale fragile. C'est enfin offrir le prétexte du blasphème comme excuse à ces passages à l'acte assassins.

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