LE POINT - De l'autisme stratégique

Publié le par Caroline Galactéros

LE POINT - De l'autisme stratégique

Voici ma dernière chronique dans Le Point.

Les accords de Minsk 2, conclus à l'arraché entre Kiev et Moscou via la médiation d'un tandem Paris-Berlin à prédominance allemande, ne seront probablement pas respectés. Le parrain américain continue d'évoquer l'intégration de l'Ukraine à l'Otan, de menacer Moscou d'un renforcement des sanctions et de livraisons d'armes à des forces ukrainiennes en quasi déroute. La Russie tient toujours l'est du pays à la gorge et ne semble pas prête à lâcher ses marionnettes locales qui n'ont rien à gagner à un apaisement. Le gouvernement de Kiev rejette la fédéralisation du pays, la vérification internationale de la zone tampon élargie est dans les limbes, et la frontière russo-ukrainienne toujours aussi poreuse...

Le plus inquiétant est que l'on fasse mine d'avoir, à Minsk, voulu régler le conflit, alors que nous venons de manquer délibérément une occasion importante de conclure la paix. Le point dur pour un accord viable était pourtant évident : le statut stratégique et militaire de l'Ukraine. C'est en effet la perspective imminente d'une entrée de Kiev dans le giron de l'Otan, préparée de longue date par les États-Unis, les pays baltes et la Pologne, qui a mis le feu aux poudres. Certes, le contexte était mûr pour que la crise dégénère en conflit : une situation économique interne vacillante, une corruption endémique des autorités et élites ukrainiennes, une population mécontente, un accord d'association avec l'UE accepté puis in extremisrefusé par l'ancien président Ianoukovitch sous pression de Moscou, etc. La provocation délibérée du nouveau gouvernement de Kiev qui, à peine en place, supprima le statut de langue nationale du russe a fait le reste. Le président Obama a d'ailleurs reconnu publiquement que Poutine n'avait fait que "réagir" à l'implication américaine dans le coup d'État de février 2014 qui a mis au pouvoir une équipe étroitement liée à Washington.

Dans l'intérêt de la population ukrainienne et de la stabilité en Europe, il reste à espérer l'existence d'un codicille secret à ces accords qui garantisse formellement et définitivement le statut "hors blocs" de l'Ukraine. Car si l'on se demande à longueur d'éditoriaux "que veut Vladimir Poutine ?", il n'est pas bien difficile de le comprendre : que l'Ukraine n'entre jamais dans l'Otan et que son territoire reste vierge d'armements ou de troupes de l'Alliance. Tout le reste n'est que billevesées.

Relation américano-russe

La crise ukrainienne est non pas la cause, mais la conséquence d'une relation américano-russe dégradée depuis la fin de la guerre froide. C'est l'avenir de cette relation qui se joue en Ukraine plus que l'avenir du pays lui-même en Europe. Mais c'est aussi, en creux, la façon dont les puissances européennes majeures (France, Allemagne, Grande-Bretagne) voudront traiter la Russie, et donc leur capacité à admettre avoir des intérêts partiellement divergents de ceux de Washington sur le sujet, qui vont déterminer l'attitude de Moscou vis-à-vis de l'Ukraine, de l'UE, de l'Otan et de nombreux autres foyers de crise fondamentaux pour la sécurité occidentale (Iran, Syrie, Irak, Libye, Égypte...)

La Russie a toujours cherché à conserver le statu quo fragile de l'ordre international qui prévalait avant 1991 et ne s'est résolue à faire parfois pièce à notre grignotage méthodique de son espace régional d'influence qu'à partir de l'arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir. C'est nous qui, depuis 25 ans, cherchons à pousser notre avantage stratégique et avons remis en cause, à maintes reprises (Kosovo, Irak, Géorgie, Libye, Syrie, etc.), les principes fondamentaux de l'après-guerre et de la charte des Nations unies, au nom du "droit" puis du "devoir d'ingérence", du " droit - sélectif - des peuples à disposer d'eux-mêmes", ou encore de la "responsabilité - à géométrie variable - de protéger les populations".

Dans l'affaire ukrainienne, Moscou n'a fait que profiter de notre manque de discernement et de nos faux pas pour pousser ses feux en réponse à une provocation de trop. Il est d'autant plus inquiétant de constater que l'attitude américaine, et à certains égards européenne, qui consiste à chercher activement à faire tomber le pouvoir russe, notamment par le biais des sanctions, ne fait que pousser Vladimir Poutine à la radicalisation de sa posture, qui de défensive devient de plus en plus agressive. Les gesticulations récentes autour de la doctrine d'emploi de la force nucléaire à des fins tactiques ou le vol de bombardiers stratégiques soviétiques à proximité des côtes anglaises trahissent une habileté tactique, mais aussi une impossibilité politique interne pour le Kremlin de perdre la face.

"Construire l'ennemi"

Alors que veut-on in fine ? Mettre en place une "prophétie auto-réalisatrice" pour démontrer que Poutine est un autocrate belliqueux et aller à l'escalade en le poussant à la faute, par exemple sur un pays membre de l'Alliance, pour pouvoir déclencher un cycle de représailles en invoquant l'article 5 (qui prévoit la défense collective de tout membre attaqué), ou apaiser la situation en Europe en assurant un équilibre des forces acceptable pour Moscou ? Comment imaginer que le Kremlin se résolve à voir braquer des missiles stratégiques sur son territoire depuis la frontière ukrainienne ?

À cet égard, il faut craindre qu'une partie de la posture menaçante de Washington ne soit directement liée à la nécessité pour Obama de se montrer intransigeant sur le dossier russe afin de faire passer auprès des républicains le rapprochement en cours avec l'Iran, qui est la grande affaire de son mandat en politique étrangère. Ce raisonnement est seulement dangereux pour la sécurité européenne, mais contre-productif considérant la mentalité russe. Si, aux États-Unis, la popularité politique dépend directement de la situation économique du pays, ce n'est pas le cas en Russie. Affaiblir l'économie russe ne provoquera pas la révolution à Moscou ni la révolte d'élites qui sont, soit trop dépendantes du pouvoir pour s'en détacher, soit déjà à l'étranger et leurs avoirs protégés.

Le peuple russe comprend bien que c'est son pays, sa culture, sa vision du monde et ses valeurs que l'on veut abattre en l'affamant. On pourrait même croire que c'est l'objectif suivi par les chancelleries occidentales. Voilà qui s'appelle "construire l'ennemi". Pourtant, notre ennemi est clairement identifié et il n'est pas russe. Notre proximité culturelle, religieuse, politique et stratégique avec la Russie est bien supérieure à ce qui nous éloigne d'elle. Elle devrait nous conduire à faire d'urgence cause commune pour endiguer la montée de l'islamisme qui attaque nos démocraties.

Degré zéro de l'intelligence diplomatique

Mais il y a pire. En ressortant, de façon apparemment incidente, un fumeux rapport du Pentagone de 2008 qui affecte le leader russe d'un syndrome autistique de type Asperger, on touche des sommets dans la désinformation, mais surtout dans la sidérante affection dont nous paraissons nous-mêmes être atteints sans en avoir conscience. Vladimir Poutine autiste Asperger ? Mais évidemment ! Pourquoi n'y a-t-on pas pensé plus tôt ? Tout s'explique enfin ! Il ne nous comprend pas, nous tient la dragée haute, nous accuse de fomenter l'abaissement stratégique de son pays, de vouloir sa destitution en affamant son peuple et en ruinant son économie ? C'est parce qu'il est fou, bien sûr ! S'il ne nous aime pas, c'est qu'il est malade, que sa rationalité est atrophiée. Qu'il soit passé maître en l'art du "mimétisme" propre àl'habitus des espions du KGB ou que, chef d'État depuis 15 ans, il ait été, à ce titre, contraint en permanence à une flexibilité cognitive et décisionnelle de haute volée absolument incompatible avec toute forme d'autisme ne nous trouble pas. Cela ne signifie rien ! S'il reste en retrait dans les sommets internationaux, se réfugie dans les références historiques ou littéraires, s'il nous considère comme des leaders incultes de démocraties décadentes, c'est qu'il est affecté d'une tare cognitive lourde qui bride son affectivité et contraint son jugement !

Et s'il ne répond pas aux sanctions comme il le devrait, en se couchant, c'est encore dû à cet autisme qui pourrait d'ailleurs bien affecter également sa population manifestement aussi peu réceptive que lui à l'impact économique des sanctions. Ainsi sommes-nous parvenus au degré zéro de l'intelligence diplomatique, tout bonnement incapables d'admettre qu'en Russie, ce n'est pas l'économie qui importe le plus au peuple russe, c'est l'assurance qu'il y a un "chef" aux commandes, capable de résister aux diktats extérieurs, un chef qui peut tout se permettre, avoir toutes les faiblesses, sauf une : celle de se montrer faible. "Mieux vaut une injustice qu'un désordre", disait Goethe. L'actualité de cette maxime dans une grande partie du monde met à mal nos raisonnements démocratiques occidentaux.

Notre autisme, l'ethnocentrisme

C'est nous qui sommes autistes. Le nom de notre autisme à nous est l'ethnocentrisme, cette incapacité profonde à concevoir que notre interlocuteur puisse avoir un référentiel de principes, de valeurs et de priorités différent du nôtre, voire à son exact opposé, cette propension à voir le monde non pas tel qu'il est, mais tel qu'on le rêve. Il nous faut admettre que dans cette affaire ukrainienne, nous avons été pris au piège de notre propre traquenard. C'est la vieille histoire de l'arroseur arrosé. Si nous nous entêtons dans notre ignorance arrogante, nous irons de déconvenue en humiliation, car la détermination militaire de Vladimir Poutine est infiniment supérieure à la nôtre. Sa survie politique dépend de son entêtement alors que chez nous, la guerre est devenue proprement inenvisageable à nos citoyens.

Le monde est à feu et à sang et nous n'y sommes pas pour rien. Tant que nous persisterons à le nier et à vouloir imposer comme universelle à la planète une préséance morale et politique, nous demeurerons impuissants. Car l'efficacité commence par un bon diagnostic. Que faut-il donc espérer maintenant ? Qu'une forme de lucidité s'empare enfin des principaux dirigeants occidentaux et leur fasse abandonner ce "containment" de la Russie qui a fait tant de mal à l'Europe et nous prive d'un soutien hors pair dans le traitement du péril numéro un que nous partageons avec Moscou : l'islamisme fondamentaliste combattant.

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