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BOUGER LES LIGNES - C. Galactéros

LE POINT - Les habits neufs de la guerre asymétrique (II)

7 Janvier 2015 , Rédigé par Caroline Galactéros

LE POINT - Les habits neufs de la guerre asymétrique (II)

Voici ma nouvelle chronique dans Le Point.

Il est un autre avatar de l'asymétrie, plus nocif et puissant encore que ceux qui provoquent périodiquement des morts ou paralysent des réseaux de communication occidentaux. Il défie nos standards intellectuels et politiques. Cette asymétrie-là va au-delà de celle des moyens et des modes d'action. Il s'agit d'une asymétrie dans la compréhension du monde, l'appréhension du temps et de l'espace. Une asymétrie entre des modèles de civilisation, des conceptions de la modernité et de la souveraineté. Une asymétrie qui remet en question les étalons supposés universels et indiscutables qui ont permis à l'Occident, depuis plus de deux siècles, d'asseoir son hégémonie culturelle et politique sur le reste du monde. Une asymétrie de systèmes de valeurs en somme, dangereuse pour l'équilibre du monde car elle propose de nouveaux standards politiques, économiques et sociaux face au dogme occidental de la démocratie de marché. Il en résulte un "équilibre" global du monde en instabilité permanente. L'on en viendrait presque à regretter le rassurant "parallélisme des formes" de la vieille course aux armements bipolaire...

Pendant longtemps en effet, il s'agissait, notamment pour le monde islamique, mais aussi pour le bloc communiste jusqu'à la fin des années 90, de "rattraper" l'Occident, de devenir un "Occident bis", moralement supérieur dans le cas des islamistes proches orientaux du début du XXe siècle. C'était une compétition parfois symétrique, parfois asymétrique, mais dont le référentiel implicite demeurait clair et univoque. Ce n'est en fait qu'à partir de l'arrivée au pouvoir de l'Ayatollah Khomeinyen Iran qu'est né le "Grand Satan" et que les pouvoirs en place ont été considérés par des fondamentalistes musulmans, souvent privés de parole politique, comme incapables de constituer un rempart contre la tentation d'une occidentalisation incompatible avec les fondamentaux de l'Islam. Dès lors, l'idée de compétition avec l'Occident qui sous-tendait initialement le projet de "renaissance islamique" a fait place à une haine de la civilisation occidentale et, du côté des groupes terroristes arabes du moins, à un appel à sa destruction.

Russie et Iran dénoncent l'hyper individualisme de l'Occident

La Russie, l'Iran, la Chine, mais aussi d'autres pays d'Amérique latine ou d'Asie incarnent cette nouvelle asymétrie mentale et politique au sens noble du terme, une asymétrie profonde vécue comme garante des cohésions nationales mises à mal par la globalisation économique et sociale qui ont arasé bien des sociétés et des États depuis trente ans. Tout va donc dépendre de notre capacité à ne pas ostraciser ces nouveaux adversaires/partenaires dont nous ne sommes plus le modèle, mais le repoussoir, et qui sont déterminés à consolider leur place au soleil. Or, jusqu'à présent, dans les cas russe, chinois et iranien, notre entêtement à les enfermer dans leurs tendances obsidionales en voulant les soumettre à nos canons politiques (fluctuant au gré de nos intérêts) n'a fait que renforcer leur détermination à poursuivre leur dissidence. La balle est dans notre camp.

Les autorités de Moscou comme celles de Téhéran ne font clairement plus la course au développement à l'occidentale, mais mènent une course en solitaire à l'édification d'un modèle autonome de développement économique, social et politique, d'une synthèse préservant l'identité collective et la souveraineté nationale, à mille lieues de la "décadence" d'un Occident égaré dans un hyper matérialisme et un hyper individualisme que stigmatisent habilement les dirigeants de ces pays. Ce qui ne veut évidemment pas dire que leurs populations ne rêvent plus de pouvoir consommer mieux et beaucoup plus, mais que leur identité politique et sociale ne se réduit pas à cette seule fonction.

LIRE AUSSI : Les habits neufs de la guerre asymétrique (I)

La "guerre hors limites" de la Chine

La Chine aussi a une autre vision du monde, synthèse originale entre préservation de la cohésion nationale, gestion et contrôle de la multitude grâce à la préservation de la puissance du Parti et développement économique à son rythme. Elle propose une forme d'asymétrie aux États-Unis, très loin de la cogestion des affaires mondiales que voudrait instaurer Washington. Pour compenser son impuissance relative par rapport à Washington et notamment affaiblir l'impact de la présence américaine massive dans le Pacifique, Pékin lance une offensive tous azimuts, en multipliant notamment les cyberattaques, car Internet potentialise la volonté de puissance du plus faible en permettant des dégâts considérables dans les systèmes américains très dématérialisés. C'est "la guerre hors limites" d'ailleurs annoncée et décrite par deux colonels chinois dans un ouvrage éponyme en 2006. Quant aux coupeurs de têtes de Daesh, ils veulent rassembler l'Oumma autour d'un retour à la prétendue pureté des origines, c'est-à-dire à un archaïsme politique et social qui se présente comme un pur rejet de la modernité.

La crise ukrainienne a favorisé une asymétrie mentale entre des visions du monde irréconciliables, ce qui est très inquiétant du point de vue européen. Les sanctions ont donné naissance à une forme extrême de loyauté envers Vladimir Poutine. La militarisation mentale et culturelle de la société russe se renforce, les milices de volontaires en armes se multiplient dans le pays et le lancement provocateur du processus d'adhésion de l'Ukraine à l'Otan vient rigidifier pour longtemps la posture russe, comme en témoigne l'affirmation par Poutine d'une nouvelle doctrine qui tient désormais l'Otan pour l'ennemi principal de Moscou. Une sorte de théologie politique de masse est en train de naître. Il ne s'agit plus de mélancolie slave, de lamentation sur le grand pays malheureux et abandonné de l'Occident, mais d'une vision dynamique de la société russe, celle d'un État national moderne, une "démocratie souveraine", aboutissement heureux de la difficile transition post soviétique.

Poutine, héraut écouté des faiblesses de l'Europe

Il faut bien admettre que Vladimir Poutine est devenu, à tort ou à raison, le héraut tragique et écouté des faiblesses de l'Europe. Le bon sens de ses diagnostics convainc nombre d'Européens angoissés par la déconfiture politique et sociale de l'édifice communautaire : perte de souveraineté des pays membres, immobilisme démocratique, inféodation américaine, perte de représentativité des politiques européens, déclin occidental. L'asymétrie doctrinale se manifeste aussi là, dans cette forme de rébellion ouverte contre la prétention de régence mondiale d'un Occident en perte de vitesse. Le divorce politique durable de la Russie avec le reste du monde "global" semble consommé. Devant cette lourde menace, les élites politiques mondiales poursuivent leur régression infantile dans des solidarités aveugles et dangereuses. Comme dans une cour d'école où une bande de gamins violents et prétentieux roue de coups celui qui ne les laisse pas tricher. En réponse, Moscou, comble de l'ironie, se pose en défenseur des valeurs traditionnelles européennes menacées par le consumérisme effréné de l'UE.

Nous sommes en partie responsables de cette régression dramatique qui manifeste une profonde asymétrie de civilisation et compromet le processus de convergence que l'on espérait avec la fin de la bipolarisation. Une régression qui renvoie aux Calendes grecques tout rapprochement de l'Europe communautaire avec sa partie russe. L'on se réjouit sans doute à Varsovie, Vilnius, Tallin, Riga ou Washington que le poids politique et stratégique de notre continent soit ainsi durablement compromis. Paris et Berlin devraient s'en inquiéter et cesser de confondre alliance et allégeance.

L'asymétrie culturelle, une arme redoutable

L'asymétrie culturelle est une arme à longue portée, plus redoutable presque que les prises d'otages, les assassinats ou les prises de guerre territoriales. Notre dogmatisme a offert à Vladimir Poutine un rôle sur mesure : celui du timonier qui voit clair et loin et s'oppose aux forces autodestructrices qui minent la civilisation européenne. Évidemment, la vie politique et sociale en Russie est loin d'être parfaite. Mais la nôtre ? Voilà notre civilisation occidentale déshumanisée et minée par un terrifiant renversement des valeurs démocratiques, au moment même où elle prétend avoir atteint l'universalité. Le marché et la richesse ne suffisent pas. Il faut du sens, du lien, le partage d'une destinée commune, un État ramassé, à la fois protecteur des plus vulnérables et libérateur des énergies individuelles, et des leaders fermes déterminés à protéger leurs concitoyens et à tracer des lignes d'horizon entraînantes. L'Occident, l'Europe et certainement la France devraient affronter la popularité croissante de ce corpus politique alternatif et repenser, d'une part, le rôle de l'éthique et de la tradition dans nos sociétés modernes, d'autre part, l'articulation entre État, souveraineté et liberté. Sauf à subir les conséquences politiques gravissimes d'un désenchantement profond sur le point de se muer en europhobie destructrice.

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