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BOUGER LES LIGNES - C. Galactéros

LE FIGARO - Irak : « Les chrétiens font les frais d'enjeux qui les dépassent très largement »

25 Juillet 2017 , Rédigé par Caroline Galactéros Publié dans #Intervention dans les médias, #Irak, #Géopolitique, #Figaro

Le drapeau assyrien flotte au-dessus de la ville chrétienne d'Al-Qosh, en septembre 2014 au nord de l'Irak. Crédits photo MOHAMMED SAWAF/AFP

Le drapeau assyrien flotte au-dessus de la ville chrétienne d'Al-Qosh, en septembre 2014 au nord de l'Irak. Crédits photo MOHAMMED SAWAF/AFP

Interview réalisée par Edouard de Mareschal donnée pour le Figaro.fr et parue lundi 24 juillet 2017.

INTERVIEW - Le maire de la ville chrétienne d'Al-Qosh a été évincé et remplacé par un Kurde proche du parti au pouvoir. Un épisode qui rappelle que les chrétiens sont plus otages qu'acteurs de leur protection et de leur avenir en Irak, souligne Caroline Galactéros, docteur en science politique et dirigeante de Planeting.

La semaine dernière, le maire chrétien d'Al-Qosh a été accusé de corruption, et le conseil de la province de Ninive l'a remplacé par un homme politique local kurde proche du parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani. Caroline Galactéros, docteur en science politique et dirigeante de Planeting, estime que les chrétiens risquent d'être les grands perdants des luttes d'influences qui s'annoncent entre les Kurdes et l'Etat central irakien pour asseoir leur pouvoir dans les zones libérées de l'Etat islamique.
 

LE FIGARO.- La semaine dernière, le maire d'Al-Qosh a été destitué et remplacé par un homme proche du PDK. Comment interpréter cette décision prise par le conseil de la province de Ninive, une instance kurde?

Le reflux territorial de Daech rebat les équilibres d'influence dans la région, et les Kurdes d'Irak sont bien déterminés à en tirer parti. Ils profitent de ce momentum pour renforcer leurs positions dans les « territoires contestés » avec l'Etat central irakien et accroître la part du territoire irakien sous leur contrôle économique et politique en consolidant leur emprise de facto. Il ne s'est pas passé autre chose à Al-Qosh, lorsque le maire chrétien a été évincé sur des accusations de corruption.


Cette mainmise progressive des Kurdes sur les territoires disputés présente-t-elle un risque pour les chrétiens présents sur place?

L'avenir nous le dira. Ce que l'on peut déjà dire, c'est que les chrétiens font les frais d'enjeux qui les dépassent très largement. Leur « protection » sert de monnaie d'échange aux Kurdes d'Irak face à Bagdad et à ses alliés occidentaux, dans leurs négociations pour obtenir davantage d'autonomie politique et économique et tirer notamment des fruits de leur implication dans la bataille de Mossoul. La chute de Mossoul est certes très importante sur le plan symbolique pour les Occidentaux, mais elle ouvre surtout une période dangereuse de marchandages et de refonte des équilibres communautaires et religieux entre Arabes et Kurdes et naturellement entre sunnites et chiites, sur « double fond » fortement intriqué de concurrence régionale saoudo-iranienne et globale américano-russe.

Dans ces négociations qui s'amorcent, les chrétiens, de moins en moins nombreux, sont plus otages qu'acteurs et leur protection comme leur survie embryonnaire dans le pays semblent essentiellement devoir servir d'effet de levier à Massoud Barzani pour obtenir plus de Washington, de Moscou, d'Ankara et naturellement de Bagdad et Téhéran.


Le président du gouvernement régional du Kurdistan, Barzani, a annoncé la tenue du référendum d'autodétermination le 25 septembre. Faut-il prendre au sérieux les velléités d'indépendance des Kurdes?

Je suis désolée de ne pas partager l'optimisme ambiant sur la probabilité d'un grand Etat kurde indépendant, même strictement irakien. Il y a une forme de romantisme autour de la question kurde, et de leur « droit » à l'autodétermination. Le Kurdistan irakien est déjà très autonome dans les faits. Mais si les Kurdes d'Irak peuvent bien organiser un référendum d'autodétermination, leur marge de manœuvre demeure dépendante des relations entre leurs divers et concurrents parrains/partenaires (Américains, Turcs, mais aussi Iraniens et Russes).

En supposant que le « oui » l'emporte, ce référendum aurait peu de chances d'être traduit en faits car il n'y a pas assez d'intérêts communs parmi les grandes puissances internationales pour porter un Etat Kurde sur les fonts baptismaux. Un grand Kurdistan indépendant, qui irait du nord de la Turquie à l'est de l'Iran en passant par l'Irak et la Syrie, relève du pur fantasme. On peut l'agiter, se faire peur, en rêver, mais on en est loin. Régionalement, tous ces communautés sont concurrentes, désunies, y compris en Irak, où s'opposent les clans Barzani et Talabani.


Après la chute de Daech à Mossoul, l'alliance de circonstance entre les Kurdes et l'Etat central irakien risque-t-elle de voler en éclat?

Difficile de faire un pronostic sur ce qui va advenir. Tant que l'on combat un ennemi commun, la convergence tactique est naturelle. Le jour où cet ennemi tombe, il faut trouver d'autres raisons à cette alliance. Actuellement, le camp des vainqueurs veut récolter les fruits de sa victoire. Le premier ministre irakien Haïder al-Abadi et M. Barzani tirent chacun la couverture à eux pour s'attribuer les bénéfices de la (laborieuse) reprise de Mossoul. Dans ce contexte, l'annonce de ce référendum d'autodétermination ne paraît constituer qu'une posture de négociation de Massoud Barzani destinée à lui permettre de faire valoir sa capacité de nuisance pour peser dans les tractations qui vont suivre sur l'avenir de l'Irak et celui de sa « province autonome » élargie.

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