Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
BOUGER LES LIGNES - C. Galactéros

Interview de Masis Mayilyan, ministre des Affaires étrangères de la République du Haut Karabagh 1/3

5 Février 2020 , Rédigé par Caroline Galactéros

Interview réalisée par Caroline Galactéros, présidente de Geopragma, au mois d’octobre 2019

Armoiries de la République du Haut Karabagh

Caroline Galactéros : J’ai réalisé que plus que jamais Artsakh est en fait un endroit unique, mais qu’il a aussi un rôle central à jouer sur l’échiquier mondial. Comment analysez-vous l’état actuel des relations internationales ? Qu’est-ce qui est important pour vous en termes de coopération et que pensez-vous de son évolution ?

Masis Mayilyan : Artsakh assure la sécurité dans la région. Il dispose d’une armée et d’une police fortes sur le territoire azerbaïdjanais afin d’éviter une nouvelle guerre. La politique de l’Azerbaïdjan est d’essayer de résoudre les problèmes par le recours à la force, et en ayant une armée qui est sous contrôle civil, cela nous donne l’occasion de jouer le rôle de gardien de la paix dans la région. Il est très important de comprendre qu’en ce qui concerne notre armée, elle joue un rôle pour le maintien de la stabilité et de la sécurité dans notre région. Il est très important que la communauté internationale réfléchisse à l’implication de nos forces au nom de la coopération internationale et du maintien de la paix. C’est très coûteux, très difficile et tous les pays de la région ne sont pas intéressés à avoir ici ce genre de forces. C’est moins cher et beaucoup plus efficace et avantageuse d’avoir une armée forte…

CG : Que d’avoir une opération internationale ?

MM : Oui, parce qu’ils doivent jouer le même rôle, mais ils ne seront pas plus efficaces que notre armée qui fait du très bon travail depuis 25 ans. Ce qu’il est important de savoir, c’est que nous sommes une « chaîne de sécurité ». Nous pensons que nous vivons des moments très difficiles, dans un monde difficile depuis une dizaine d’années, au Moyen-Orient. Nous sommes par exemple à 400-500 cents kilomètres de là, nous avons l’assaut syrien, la situation kurde, la situation entre l’Ukraine et la Russie, la crise entre la Géorgie, la Russie et l’Ossétie… Ensuite, il y a la situation entre les États-Unis et l’Iran et qui est notre voisin. Nous avons une frontière de cent kilomètres avec l’Iran. Nous observons de près toute la situation. Nous faisons de notre mieux pour maintenir la sécurité. Sinon, si quelque chose se passe ici en Artsakh, en première ligne entre l’Artsakh et l’Azerbaïdjan, cela peut jouer un rôle de déstabilisation très dangereux. Nous faisons de notre mieux avec nos moyens et notre potentiel.

CG : Il y a encore la question du statut d’Artsakh, le processus de Minsk. Qu’en est-il de son avenir et du rôle que la France pourrait jouer ?

MM : Notre statut est très important, nous sommes un pays indépendant, pas encore reconnu internationalement, mais sinon nous répondons à toutes les normes. C’est une question politique qu’un pays ne soit pas reconnu par certains pays qui ont des intérêts géopolitiques comme ils le font dans le cas de Kosovo, etc. Maintenant, nous sommes bien préparés, mieux préparés que le Kosovo ne l’était. Comme vous le savez, la communauté internationale a mis en œuvre de nombreux programmes pour apporter des normes et reconnaître le statut du Kosovo.

              Dans notre cas, sans l’aide de la communauté internationale, nous avons créé notre pays et nos institutions fortes, et elles sont très efficaces. Nous avons parlé de notre armée et d’autres institutions importantes qui travaillent. La reconnaissance internationale et le statut international d’Artsakh sont liés à la sécurité dans la région. La reconnaissance internationale, également par votre pays, contribuerait à renforcer notre sécurité dans notre région. Quelle est la situation actuelle ? En 1991, sur le territoire de l’ex-Union soviétique et de l’Azerbaïdjan ex-soviétique ont été créés deux pays : la République d’Azerbaïdjan et ce que nous appelons maintenant la République d’Artsakh. Mais la communauté internationale n’a reconnu que l’Azerbaïdjan et non l’Artsakh. Pour l’Azerbaïdjan, c’était un signal, c’était une carte blanche pour commencer la guerre contre notre territoire souverain de la République d’Artsakh, en essayant d’étendre leur souveraineté. C’était un très mauvais raisonnement de la part de l’Azerbaïdjan. Maintenant, en revanche, si la communauté internationale reconnaît la République d’Artsakh, ce sera un autre message à l’Azerbaïdjan pour aviser que nous sommes un pays internationalement reconnu. Alors que dans la situation actuelle, ils pensent encore qu’ils peuvent utiliser la force pour étendre leur souveraineté.

CG : Parce que Nagorno-Karabakh était une région autonome en Azerbaïdjan ?

MM : En Azerbaïdjan soviétique. Nous n’avons jamais été indépendants de l’Azerbaïdjan parce que l’Azerbaïdjan faisait aussi partie d’un autre empire [soviétique]. Pendant des milliers d’années, Artsakh est resté uni, les Arméniens y ont vécu, et donc les 70 ans sous l’Empire soviétique n’ont été qu’une très courte période au cours de l’histoire. Il ne suffit pas que l’Azerbaïdjan revendique notre territoire. C’est une très courte période dans l’histoire, c’est juste un deuxième épisode en mille ans d’histoire. Même à cette époque, nous avions l’autonomie, une sorte d’État. Nous avons donc proclamé notre autonomie et créé notre État en utilisant la même législation [de l’URSS] que l’Azerbaïdjan et d’autres pays ex-soviétique qui ont proclamé leurs indépendances. Nous n’avons jamais fait partie de l’Azerbaïdjan et nous ne ferons jamais partie de l’Azerbaïdjan. Nous serons indépendants.

CG : Entendre vous me donne une idée. Votre problème est un problème d’image, c’est un problème de perception du rôle d’Artsakh. Vous avez dit qu’Artsakh pouvait avoir un rôle perçu différemment. Que diriez-vous d’une première étape d’une conférence officielle sur le rôle régional d’Artsakh, non pas comme un problème, mais comme une solution ? 

MM : Ce vendredi, nous organisons une telle conférence pour les Amis d’Artsakh avec plus de 20 pays participants. La reconnaissance internationale d’Artsakh a commencé : neuf États des États-Unis ont déjà reconnu l’Artsakh. Nous avons plus de 20-25 villes jumelées en Europe, aux États-Unis, en Amérique du Sud, en Australie et au Moyen-Orient. Nous avons différents groupes d’amitié dans les parlements, non seulement avec les membres des parlements, mais aussi avec les académiciens, les groupes de réflexion et les sommités culturelles. Ce processus est en cours. Et nous espérons qu’un jour aussi les gouvernements centraux de nombreux États, comme la France, nous reconnaîtront. Nous n’avons que 12 villes jumelles dans votre pays. Les départements de la Drôme et de l’Isère ont également reconnu notre indépendance il y a deux ou trois semaines. Tout cela nous aide à désenclaver notre pays, à créer des possibilités pour nos collectivités et à avoir des relations internationales. Nous établissons une coopération internationale avec différents acteurs, principalement dans les domaines de la culture, de l’éducation et de l’économie…

CG : Qu’en est-il de la Russie et de la Chine et de cette nouvelle route de la soie ? Il est également important d’ouvrir d’une manière les relations internationales ?

MM : Il est intéressant pour nous cette idée de la Route de la Soie. Nous espérons qu’un jour cette route traversera notre territoire parce que, comme je l’ai dit, nous sommes contre l’isolement et en faveur de la coopération internationale, nous sommes ouverts sur le monde, aussi économiquement parlant. Dans le passé, l’une des routes passait par Artsakh et développait des produits de soie. Historiquement, nous en faisions partie et nous espérons qu’à l’avenir nous aurons une telle occasion à nouveau.

CG : Donc vous avez de bonnes relations avec la Chine ? Des fonctionnaires chinois ?

MM : Pas les fonctionnaires, mais certains dans les domaines des affaires et du tourisme. J’ai aussi dit que nous avions une frontière avec l’Iran, que nous avions des liens avec l’Iran et j’espère qu’un jour nous aurons assez d’infrastructures pour être une sorte de connexion entre la Chine et l’Europe par l’intermédiaire d’Artsakh. Et à travers la République d’Arménie, nous bénéficions également d’une telle coopération.

CG : Il y a peut-être une sorte de contradiction parce qu’en fait vous avez une dimension eurasienne avec l’Iran, la Russie, la Chine vu de l’étranger ; et la Turquie ?

MM : Notre pays est placé entre l’Asie et l’Europe. Je veux dire que nous pouvons relier ces deux parties du monde. On peut être un pont. Nous ne voyons pas cette situation comme une confrontation ; nous ne voulons pas être le point de confrontation entre les grandes puissances. Par exemple, il est très clair que la France, la Russie et les États-Unis travaillent ensemble en tant que médiateurs pour un accord sur Artsakh.

CG : Actuellement, il y a des tensions au sein de ce groupe…

MM : Non, ils travaillent ensemble. Tout n’est pas lié à eux. Si l’Azerbaïdjan est une partie perturbante, que peut faire le Groupe de Minsk ? Bien sûr, ils essaient d’être actifs, d’appuyer le processus. Ils travaillent ensemble, de façon transparente, et ils sont heureux de pouvoir le faire parce qu’ils discutent non seulement du problème Karabagh… Quand nous parlons de la Route de la Soie, la Russie, l’Europe, l’Iran, la Chine… Je pense que nous pouvons jouer un rôle positif et constructif. Dans notre cas, nous essayons de les relier tous ensemble.

Pour lire la Version originale de l’interview : 

Interview of Masis Mayilyan, Minister of Foreign Affairs of Artsakh 

CG: I realized that more than ever Artsakh is in fact a unique place but has also a central role to play on the global security chessboard. How do you analyze the current state of international relations? What is important for you in terms of cooperation and what do you think about its evolution? 

Masis Mayilyan: Artsakh provides security in the region. It has a strong army and police in the territory of Azerbaijan in order to prevent a new war. The policy of Azerbaijan is to try to solve the problems by the use of force, and by us having an army which is under civilian control, it gives us an opportunity to play the role of peacekeeper in the region. It is very important to understand that as far as our army is concerned, it is playing a role for maintaining stability and security in our region. It’s very important that the international community thinks about the involvement of our forces for the sake of international cooperation and peacekeeping. It is very expensive, very difficult and not all countries in the region are interested in having here such kinds of forces. It’s cheaper and much more effective and efficient to have a strong army … 

CG: Than having an international operation? 

Masis Mayilyan: Yes, because they have to play the same role but I can’t say more than that our army is doing a very good job for the past 25 years. What’s important to know is that we’re a provider of security. We think we are living in very difficult times, in a difficult world for the past decade, in the Middle East. We are for example 400-500 hundred kilometers from it, we have had the Syrian assault, the Kurdish situation, the situation between Ukraine and Russia, the crisis between Georgia, Russia, and Ossetia…Then there is the situation between the United States and Iran and which is our neighbor. We have a one hundred kilometers border with Iran. We’re observing closely the whole situation. We are doing our best to maintain security. Otherwise, if something happens here in Artsakh, on the frontline between Artsakh and Azerbaijan, it can play a very crucial destabilization role. We’re doing our best with our opportunities, our potential. 

CG: There is still the question of the status of Artsakh, of the Minsk process. What about its future and what role could France play?
 

Masis Mayilyan: Our status is very important, we’re an independent country, not yet recognized internationally but otherwise we meet all the standards. This is a political question that a country is not recognized by some countries that have some geopolitical interests like they do in Kosovo etc. Now we are well prepared, better prepared than Kosovo was. As you know the international community implemented many programs to bring standards and recognize the status of Kosovo.

In our case, without the help of the international community, we created our country and our strong  institutions and they are very efficient. We spoke about our army and other important institutions which are working. The international recognition and international status of Artsakh is connected with security in the region. International recognition, also by your country, would help to strengthen our security in our region. Because what is happening now? In 1991, in the territory of ex-Soviet Union and ex-Soviet Azerbaijan were created two countries: the Republic of Azerbaijan and what we call now the Republic of Artsakh. But the international community recognized only Azerbaijan and not Artsakh. For Azerbaijan it was signal, it was a carte blanche to start war against our sovereign territory of the Republic of Artsakh, them trying to expand their sovereignty. It was a very wrong signal from Azerbaijan. Now, in contrast, if the international community will recognize the Republic of Artsakh, it will be another signal to Azerbaijan that we are an internationally recognized country. In this situation they are still thinking they can use force to spread their sovereignty. 

CG: Because only Nagborno-Karabagh was an autonomous region in Azerbaijan? 

Masis Mayilyan: In Soviet Azerbaijan. We were never independent from Azerbaijan because Azerbaijan was also part of another empire. During thousands of years, Artsakh stayed united, Armenians lived there, and the 70 years of the Soviet Empire were by contrast a very short time. It is not enough of a reason for Azerbaijan to claim our territory. It’s a very short period in history, it’s just a one second episode in a thousands of years history.  Even at that time we had autonomy, a sort of statehood. So, we created our state using the same legislation that Azerbaijan and other countries used to proclaim their independence. We’ve never been part of Azerbaijan and we’ll never be part of Azerbaijan. We’ll be independent. 

CG: Hearing you gives me an idea. Your problem is an image problem, it’s a perception problem of the role of Artsakh. You said that Artsakh could have a different perceived role. What would you say about a first step in a formal conference about the regional role of Artsakh, not as a problem but as a solution? 

Masis Mayilyan. This Friday we’re organizing such a conference for the Friends of Artsakh with more than 20 countries participating. The international recognition of Artsakh has started: nine states from the United States already recognized Artsakh. We have more than 20-25 sister cities in Europe, United States, South America, Australia, and the Middle East. We have different friendship groups in parliaments, not only with members of parliaments, but also with academicians, think tanks, and cultural luminaries. This process is ongoing. And we hope that one day also central governments of many states, such as France will recognize us. We have only 12 sister cities in your country. The departments of La Drôme and Isère also recognized our independence two to three weeks ago. This is all helping us to de-isolate our country, to create opportunities for our communities, and to have international relations. We are establishing international cooperations with different actors, mainly in the fields of culture, education, and the economy…

CG: What about Russia and China and this new Silk Road? It is also important to opening up in a way international relations? 

Masis Mayilyan. It is interesting for us this idea of the Silk Road. We hope that one day this road will pass through our territory because as I said we are against isolation and in favor of international cooperation, we’re open to the world, also economically speaking. And historically, one of the roads passed through Artsakh and developed produced silk goods. Historically we were part of it and we hope that in the future we will have such an opportunity again.. 

CG: So you have good relations with China ? Chinese officials?

Masis Mayilyan. Not officials, but some in fields of business and tourism. I also said we have a border with Iran, we have connections with Iran and I hope that one day we will have enough infrastructures to be connect China and Europe through Artsakh. And through the Republic of Armenia we are also benifiting from such a cooperation. 

CG: There is perhaps a kind of contradiction because in fact you have a Eurasian dimensions with Iran, Russia, China, and Turkey?

Masis Mayilyan. Our country is placed between Asia and Europe. I mean that we can connect these two parts of the world. We can be a bridge. We’re not seeing this situation as a confrontation, we do not want to be the point of confrontation between big powers. For example, it’s very clear that France, Russia, and the United States are working together as mediators in an agreement on Artsakh. 

CG: Presently there are tensions among this group… 

Masis Mayilyan: No, they’re working together. Not everything is connected to them. Because Azerbaijan is a distruptive party what can the Minsk Group do? Of course, they are trying to be active, trying to support the process.  They are working together, transparently, and they’re happy to be able to do so because they’re discussing not only the Karabagh problem… When we are speaking about the Silk Road, Russia, Europe, Iran, China … I think we can play a positive and constructive role. In our case, we’re trying to connect them all together. 

Pour plus d’informations sur ce voyage : 

Pour consulter l’intégralité du numéro 29 de la revue Europe et Orient de juillet/décembre 2019 : https://edsigest.blogspot.com/2019/11/eo-29-le-monde-dans-un-jeu-de-go.html et https://europeetorient.blogspot.com/

Geopragma adresse tous ses remerciements aux Editions SIGEST pour leur aimable contribution à la réalisation de ce projet.

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article