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BOUGER LES LIGNES - C. Galactéros

LE POINT - Frappe américaine en Syrie : erreur sur la cible ?

17 Avril 2017 , Rédigé par Caroline Galactéros Publié dans #Chronique Le Point, #Géopolitique, #Etats-Unis, #Syrie

Donald Trump, entouré de ses proches collaborateurs, écoute un briefing de l'état-major après les frappes américaines en Syrie, le 7 avril 2017. Source : AFP/ WHITE HOUSE

Donald Trump, entouré de ses proches collaborateurs, écoute un briefing de l'état-major après les frappes américaines en Syrie, le 7 avril 2017. Source : AFP/ WHITE HOUSE

En revenant sur sa promesse de campagne de ne pas faire la guerre au Moyen-Orient, Donald Trump contribue à brouiller les lignes de sa politique étrangère.

Les vieux démons ont la vie dure, l'« État profond » américain a le cuir épais et une résilience hors du commun. Après bientôt quatre mois de pressions ahurissantes sur sa personne, son équipe, ses projets, ses idées, tout particulièrement de politique étrangère, servies par un déchaînement médiatique autour d'un « Russiagate » digne de la pire période du maccarthysme, Donald Trump « se rend ». Il fait ce que l'on attend de lui. Mais il rentre dans le rang sans perdre la face. Sautant dans les bottes de ses prédécesseurs, il rassure par une démonstration de force soudaine et d'indifférence totale vis-à-vis du reste du monde et des mécanismes collectifs imparfaits de sa régulation et de la restriction des volontés de puissance nationales : avec lui, ce sera bien « America first and great again ». Pas un « bouleversement », donc, mais une continuité avec son répertoire de campagne.

Un « deux poids, deux mesures » au service de « l'exceptionnalisme » américain parfaitement assumé. Les puissances européennes d'ailleurs, tout à leur inquiétude après les années Obama de confus « leardeship from behind », exultent naïvement de soulagement, sans voir combien cet acte sanctionne leur insignifiance stratégique aux yeux de Washington. En effet, si l'on est soudainement entré dans le « edge leadership », ce n'est pas au profit des alliés de l'Amérique mais au sien propre et exclusif. Je reviendrai sur les conséquences funestes pour l'ordre international de ce changement de posture.

Changement de pied

Pour l'heure, en frappant Damas (comme, d'ailleurs, en lançant son « hyper-bombe » sur l'Afghanistan), Donald Trump donne un gage au « Deep State » américain, redoutable force d'inertie qui marque de son empreinte la politique étrangère américaine, le complexe militaro-industriel et l'énorme communauté du renseignement. Un « État profond » qui gronde depuis plusieurs mois déjà devant son indocilité et en venait à le menacer d'« impeachment », très alarmé par la ligne diplomatique réaliste annoncée par le candidat Trump. Une ligne qui commençait, en dépit de tous leurs efforts de décrédibilisation et de diabolisation du tyran Poutine, à se faire sentir sur le terrain syrien, mettant en danger leur plan initial de renversement de cet État laïc.

La convergence tactique russo-américaine s'ébauchait en effet, tant au plan militaire (à Manbij, notamment, où les deux puissances avaient déployé des hommes au profit des Kurdes) que diplomatique avec un secrétaire d'État Tillerson convenant que « les Syriens seuls devraient décider du sort d'Assad à long terme » et une ambassadrice américaine à l'ONU expliquant que « la priorité américaine n'était plus de se concentrer sur le départ d'Assad ». Il fallait interrompre cette glissade vers l'inconnu d'une façon ou d'une autre…

Avec la frappe du 7 avril contre la base d'Al-Shayrat, Donald Trump semble confirmer que la Russie est bien l'ennemi numéro 1 et le restera, que l'Amérique est la seule grande nation capable d'agir « au nom de la justice » et « sous les auspices de la sagesse divine » (sic). Rien que cela. Les cadavres des malheureux enfants syriens intoxiqués ont bon dos. Depuis six ans, combien de massacres, de « bavures » occidentales en Syrie, en Irak, en Libye, au Yémen, combien d'assassinats dans l'indifférence américaine la plus totale, quand ils ne sont pas jugés légitimes (comme l'avait dit Hillary Clinton à propos de l'Irak) ? Ce seraient ces images atroces là qui, soudainement, l'auraient poussé à frapper le régime syrien… qui combat l'EI, soi-disant ennemi premier de l'Amérique.

Par-delà l'émotion

Une chatte y perdrait ses petits. Pourtant, cette séquence est malheureusement assez claire et, à vrai dire, indécente. Elle rappelle la série d'autres prétextes et/ou provocations fabriqués ou exploités cyniquement tels l'imminent « massacre de Benghazi » en Libye, la fiole de farine brandie par Colin Powell à la tribune des Nations unies en 2003, les bébés koweïtiens sortis de leurs couveuses en 1990, le « massacre de Račak » au Kosovo en 1999, ceux du marché de Markale à Sarajevo quelques années plus tôt…

Soyons magnanimes : laissons au président Trump le crédit d'une empathie sincère, même si, après six ans de guerre, des milliers d'enfants syriens, irakiens ou yéménites sont morts du fait de notre cynisme et sans nous tirer d'autres larmes que de crocodile. Mais ne poussons pas la crédulité jusqu'à imaginer qu'elle ait guidé sur le fond sa décision d'envoyer 59 Tomahawk sur une base syrienne en prenant soin de prévenir les Russes et avec un résultat militaire plus que symbolique. Une frappe préparée, calibrée et lancée pour d'autres importants motifs qu'il nous faut extraire de la fébrilité interprétative du court terme tant il est vrai qu'en matière d'analyse stratégique l'émotion fait toujours écran à l'intelligence. C'est la base même de la propagande et de toutes les intoxications et auto-intoxications médiatiques, quels qu'en soient les initiateurs, qui font invariablement le jeu de ceux qui savent combien nos dirigeants résistent mal à la tentation de se donner le beau rôle et de faire droit à l'indignation de leurs concitoyens électeurs.

Quelles conséquences ?

En l'espèce, il y a pourtant très loin du sensationnalisme au sens. Si l'on considère cette affaire du point de vue américain, on peut dire que le nouveau président a pris une décision peu risquée et fort habile, qui dévoile d'ailleurs aussi en même temps que sa capacité de décision la part d'humanité de sa personnalité éruptive et imprévisible. Un coup gagnant, donc, s'il sait s'arrêter là et capitaliser sur la soudaineté de ce signal envoyé, bien plus qu'aux malheureux Syriens, aux Russes, aux Chinois, aux Iraniens et, infiniment plus grave, aux islamistes de Daech, d'Al-Qaïda et consorts.

S'il parvient surtout à retenir les chiens de guerre aux babines fumantes qui rongent leur frein au Pentagone et ailleurs et rêvent peut-être de s'engager militairement plus massivement pour en finir avec ce régime syrien récalcitrant qui est un affront à leur plan initial. Une telle fuite en avant serait à replacer dans le cadre d'une dégradation manifeste de la relation américano-iranienne avec notamment le projet soumis au Sénat américain d'un placement des Gardiens de la révolution iraniens sur la liste des organisations terroristes. Les félicitations israéliennes et turques empressées après la frappe peuvent faire craindre une telle dynamique, surtout si on les rapproche des efforts militaires actuels de création d'une « zone de sécurité » à la frontière syro-jordano-israélienne pour favoriser la prise de contrôle total du Golan par l'État hébreu, limiter l'emprise du Hezbollah dans cette région et au-delà – qui vient d'ailleurs de se retirer précipitamment de la zone, craignant sans doute un « orage d'acier » – pour empêcher la création du fameux « croissant chiite » Iran-Irak-Syrie.

Nuages menaçants

Il faut espérer que des voix intelligentes à Washington s'élèveront pour tempérer ces noirs desseins dont Donald Trump est, au moins partiellement, l'instrument plus que l'initiateur. Son secrétaire d'État rentre de Moscou au terme d'un échange qui semble s'être déroulé dans un esprit constructif, comme en témoigne le dernier tweet présidentiel.

Quoi qu'il en soit, il a restauré à bon compte son autorité et son image intérieure, vis-à-vis tant de ses partisans que de ses adversaires politiques, en montrant qu'il pouvait agir vite, fort, décisivement. La soudaineté de la frappe lui permet d'exploiter à fond le drame et les images des enfants syriens empoisonnés avant qu'on ne découvre éventuellement, par une enquête non exclusivement à charge, que le régime n'y serait pour rien…. À l'heure où j'écris, si l'on veut bien s'intéresser aux faits, rien en effet n'est moins sûr qu'une culpabilité du régime syrien dans l'attaque chimique du 4 avril. Aucune enquête sérieuse de terrain ne peut s'assurer de l'origine de la frappe. Les déclarations américaines sur des documents prouvant soi-disant la responsabilité du régime de Damas (que Paris, toujours fossilisé dans son refus d'un réel dérangeant, accrédite avec précipitation) ne passent pas même la rampe de l'examen initial auquel les a soumises l'un des experts du MIT, Theodore Postol.

Mais la messe est dite depuis longtemps à Washington sur le corps démembré de ce malheureux État qui s'obstine à ne pas vouloir mourir, et la décision présidentielle remplit plusieurs autres offices :

  • Reprendre l'initiative, voire le « lead », de l'Occident en vrac, face à la Russie qui mène le jeu au Moyen-Orient et capitalisait jusqu'alors sur la posture américaine en retrait et la guerre par proxys islamistes de Barack Obama.
     
  • Faire oublier la prolongation de la bataille de Mossoul où les forces américaines sont en difficulté et où leurs frappes font de très lourds dommages collatéraux civils. La frappe américaine est tombée à point nommé, au moment où le camp occidental sur le terrain perdait pied, espoir et surtout crédibilité et avait de plus en plus de mal à faire gober à l'opinion publique occidentale que le mieux pour la Syrie était de la soumettre à la domination islamiste sunnite. La rengaine des « rebelles modérés démocrates » était devenue difficile à avaler, même pour les plus naïfs, et le refrain « Assad, bourreau de son peuple » avait commencé de s'affadir devant la réalité de la situation à Alep et ailleurs, et la « découverte » de la pratique des « boucliers humains »… Bref, les plus grosses ficelles de l'imposture commençaient à s'effilocher et à ternir l'utopie d'une « guerre propre » et « juste » épargnant miraculeusement les civils. Les nombreuses « bavures » occidentales en Syrie, en Irak ou en Afghanistan ont fini par rendre inaudible le son de cette flûte.
     
  • Adresser un message à son hôte chinois qu'il recevait en Floride sur le thème « ne me pousse pas trop loin et réajuste sa muselière à ton allié nord-coréen avant qu'il ne fasse un test nucléaire de trop et que je ne sois contraint de réagir ».
     
  • Montrer que le Conseil de sécurité de l'ONU est « impuissant » et que l'unilatéralisme (américain !) est souhaitable. Un jugement hautement discutable, car ce que les États-Unis appellent l'impuissance du Conseil est en fait son indocilité, qui reflète le fait que ses membres ne sont absolument pas d'accord sur le fond de l'interprétation du conflit syrien ni sur la marche à suivre pour l'apaiser. Au-delà, c'est toute une conception de l'ordre international qui est en cause. L'Amérique post-guerre froide, celle de l'hyperpuissance et de l'interventionnisme triomphant, ne veut pas admettre que le monde a changé et qu'il n'entend plus obéir. Le mépris de la souveraineté des États et le « regime change » sous prétexte humanitaire ou démocratique n'est plus supportable pour les autres acteurs dominants. Mais les « moralitics » ont la vie dure et les « neocons » à Washington comme à Paris reprennent du service pour forcer la main à ce réel récalcitrant.
     
  • La frappe américaine est enfin et malheureusement surtout un signal clair donné aux djihadistes pour poursuivre leur offensive contre le régime et le peuple syriens. Faut-il rappeler que le régime du « bourreau Assad » protège 60 % de la population syrienne – très largement sunnite ! – dans les territoires qu'il contrôle ? Donald Trump vient de donner sans doute le plus sérieux coup de pouce qui soit à l'État islamique et à Al-Qaïda et ses succédanés sur le terrain. La paix n'est pas pour demain ni pour après-demain. Au-delà, ce retour tonitruant à l'unilatéralisme et à l'interventionnisme semble signer la fin d'une phase d'espoir pour une refondation intelligente de l'ordre mondial autour d'une restauration de la souveraineté étatique comme principe et de la non-ingérence comme pratique. Les Nations unies sont une fois de plus foulées aux pieds et le sensationnalisme humanitaire fait écran au pragmatisme réaliste qui, pourtant, serait le plus à même de protéger la coexistence de populations aux cultures, intérêts et confessions divers. L'Occident se rebiffe, Israël exulte, Téhéran s'inquiète et Moscou cogite sa revanche, le président russe dénonçant une agression contre un État souverain et un grave coup porté à la lutte contre le terrorisme international.

Ce qui vient de se passer est peut-être une bonne nouvelle pour l'Amérique. C'est sans aucun doute une très mauvaise nouvelle pour la paix au Levant.

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