Philippines : derrière les clowneries du président Duterte, l’amorce d’un bouleversement géostratégique d’ampleur ?

Publié le par Caroline Galactéros

Le 6 janvier dernier, le président philippin Rodrigo Duterte rencontrait le vice-amiral Mikhaïlov sur le destroyer russe Amiral Tributs en visite à Manille.

Le 6 janvier dernier, le président philippin Rodrigo Duterte rencontrait le vice-amiral Mikhaïlov sur le destroyer russe Amiral Tributs en visite à Manille.

La campagne hors normes de Donald Trump aux Etats-Unis a conduit à l’apparition d’un syndrome nouveau, assez inquiétant, que l’on pourrait résumer ainsi : les médias ont préféré parler pendant des mois des outrances langagières, des grossièretés évidentes, de la chevelure artificielle, du parler inélégant du magnat de l’immobilier plutôt que de retransmettre la lame de fond idéologique que portait le nouveau président et que l’on pourrait résumer ainsi : retour du paradigme protectionniste et fin du culte absolu du libre-échange ; retour des nations et de leurs intérêts dans le concert international ; acceptation d’une forme de multipolarité du monde avec les rapports de force que cela induit de facto ; conception réaliste des relations internationales contre le désormais classique néo-conservatisme moralisateur américain ; retour des notions d’ordre, d’autorité et de force dans le langage public ; abolition du règne du politiquement correct et de la dictature des minorités. Que Trump ne soit pas un étendard “bon chic bon genre” de ces changements politiques de fond est une évidence. Il ne servait à rien de gloser des heures sur des défauts de personnalité visibles à l’œil nu. Ce n’est pas l’écume de la vague qu’il eût fallu étudier au microscope, mais cette lame de fond idéologique qui va produire dans les années à venir des changements considérables. Il n’en a rien été. Pour ne pas voir le monde changer radicalement et préférant vivoter en aveugles et sourds dans un confort intellectuel routinier faussement sécurisant au lieu de regarder le monde en face et de faire comprendre l’irruption du réel par un discours de vérité, on a préféré raconter avec condescendance et mépris les tribulations d’un clown vieillissant et peroxydé comme s’il s’agissait d’un épiphénomène tragi-comique. Grave erreur – et très grave déni démocratique – car voici désormais ce prétendu guignol installé à la Maison-Blanche entre House of cards et Dallas. Nous verrons d’ailleurs si ceux qui le prenaient de haut ne devront pas descendre piteusement de leurs grands chevaux face à lui.

Je l’ai écrit de nombreuses fois déjà, sur ce blog, au FigaroVox ou au Point, mais il me semblait important de le répéter car ce syndrome médiatique de la « Clownerie trumpienne » touche une autre partie du monde, bien moins exposée médiatiquement que le Moyen-Orient en guerre, mais présentant pourtant des risques considérables en termes de sécurité internationale. Je veux parler de la Mer de Chine et en particulier du rôle particulier des Philippines. Leur alliance ancienne avec les Etats-Unis, leur situation géographique à l’Est de la Mer de Chine méridionale en font un pays stratégiquement cardinal dans les affaires du monde.

Ce pays de 100 millions d’habitants – ce n’est pas négligeable ! – a décidé, en mai 2016, avant les Etats-Unis, de se choisir un clown-président. Un clown à l’air ahuri, compulsivement provocateur, et qui, à l’image de son “frère” Trump, est constamment dans l’outrance verbale et le non-respect de toute bienséance diplomatique. Tout à coup, les médias alléchés par ce truculent personnage, ont décidé que l’actualité des Philippines ne serait plus analysée qu’à l’aune des clowneries de son président Rodrigo Duterte. C’est plus rigolo, ça fait cliquer, ce n’est pas trop compliqué et surtout, cela permet de s’indigner. Le jackpot médiatique absolu.

Ce traitement médiatique épidermique de la situation aux Philippines est très grave car, comme avec Trump, il manque l’essentiel : Rodrigo Duterte s’inscrit dans un mouvement géostratégique de rejet de l’impérialisme américain, de virage stratégique vers les BRICS, notamment vers la Russie, et surtout vers son ennemi de toujours, la Chine, enfin, plus globalement, de changement de doctrine géopolitique reposant désormais sur des relations réalistes dans un monde multipolaire. C’est peut-être moins vendeur que des titres comme « Le président philippin se vante d’avoir jeté un homme d’un hélicoptère » mais c’est certainement plus décisif pour les affaires du monde…

Encore faudrait-il que la question du conflit potentiel ou en tout cas de la montée des tensions en Mer de Chine méridionale (et dans une moindre mesure en Mer de Chine orientale) fasse l’objet d’un traitement médiatique rigoureux et pédagogique. Nous avons sur ce blog publié un dossier de fond expliquant les grands enjeux de cette mer située au Sud de la Chine et fermée à l’Est par les Philippines.

En visite à la fin du mois d’octobre 2016 à Pékin, le président Duterte avait déclaré sa « séparation » d’avec les Etats-Unis. Ceci n’est pas anecdotique car l’alliance de Manille avec les Etats-Unis datait de la fin du 19e siècle : lors du Traité de Paris de 1898, Washington avait acheté les Philippines à l’Espagne pour la somme de 20 millions de dollars. Depuis lors, l’archipel était une pièce-clé – et pensait-on éternelle – de la présence américaine en Asie. Lors, les mots de Rodrigo Duterte à l’intention des Chinois prennent une dimension particulière : « Les Etats-Unis ont perdu. Je me suis réaligné dans votre courant idéologique. Et bientôt peut-être j’irai en Russie parler à Poutine et lui dire que désormais c’est nous trois contre le reste du monde, la Chine, les Philippines et la Russie ».

Il est encore trop tôt pour savoir si l’on assiste effectivement à une rupture philippine de l’ordre sécuritaire américano-japonais en Asie du Sud-Est, mais il est certain qu’une brèche est ouverte. Mathieu Duchâtel, directeur-adjoint du programme Asie et Chine au sein du European Council on Foreign Relations, explique ainsi dans la revue Telos : « La Chine gagne aussi sur le plan de sa sécurité militaire, même si ce gain devra être confirmé. Les Philippines sont au cœur du réseau d’alliances américaines en Asie, une pièce dont l’importance dans le dispositif ne cessait de croître depuis l’accord signé en 2014 qui permettait la rotation de troupes américaines dans de nombreux points de l’archipel, y compris les bases historiques de Clark et Subic Bay. Si les déclarations de Duterte quant à la suspension de la présence militaire américaine sont suivies d’actes, Duterte affaiblira le dispositif de surveillance des opérations navales et aériennes chinoises en mer de Chine du Sud ».

L’hyperréalisme que Trump devrait partager sur ce point avec les Philippins, mais aussi avec les Chinois et les Russes, permet difficilement de dire ce qu’il en sera vraiment demain. Mais on peut déjà parler d’une victoire chinoise sur deux plans :

  • C’est une victoire de la tactique économique chinoise, visant à acheter la paix en Mer de Chine méridionale en investissant massivement dans les pays parties prenantes au conflit territorial, comme nous l’avions vu dans deux dossiers de fond de ce blog, l’un consacré au conflit en Mer de Chine, l’autre à la Nouvelle Route de la Soie (NRS) : près de 11 milliards d’investissements chinois aux Philippines sont prévus dans les transports, les infrastructures et l’énergie, au titre de ce grand projet de NRS.
  • C’est aussi une victoire politico-juridique majeure, car la Chine enterre de facto la procédure judiciaire ouverte en 2013 devant la Cour Permanente d’Arbitrage de la Haye par les Philippines au sujet de la souveraineté en Mer de Chine méridionale. Or, le 12 juillet 2016, La Haye avait tranché en défaveur de Pékin : rien ne permettait de dire que Pékin disposait dans cette zone d’une souveraineté de droit. La décision de la CPA ne change pas, mais l’arrivée du président Duterte la rend en revanche caduque car ce dernier préfère résoudre le conflit l’opposant avec la Chine via des négociations bilatérales avec Pékin plutôt que via la saisine d’une organisation internationale. On est loin des agissements de l’ancien président philippin qui avait comparé la Chine à l’Allemagne nazie envahissant la Tchécoslovaquie…

Quant à la Russie, un récent événement montre bien le retour de Moscou comme acteur diplomatique de premier plan sur la scène internationale, non seulement au Moyen-Orient, mais également en Asie.

Le 6 janvier dernier, le port de Manille a reçu la « visite de bienvenue » du destroyer Amiral Tributs de la Flotte du Pacifique, une présence navale russe sans précédent considérant la place historique des Philippines dans le dispositif sécuritaire américain en Asie. Le président Rodrigo Duterte a d’ailleurs visité le destroyer russe, proposé la tenue d’exercices navals conjoints entre les deux pays et déclaré : « Nous saluons nos amis russes. Vous pouvez jeter l'ancre ici à Manille à tout moment et avec toute mission, que ce soit de mener un jeu militaire, de vous ravitailler ou peut-être de nous protéger ». Il a aussi demandé à son ministre de la Défense de « reformater » l’accord militaire d’assistance mutuelle signé en 1951 par Washington et Manille. Nous verrons ce qu’il en est… Il faudra observer dans les prochains mois si la Russie se positionne dans l’Archipel pour vendre ses armements, à l’image de ce qu’elle fait notamment au Vietnam ou en Indonésie. Si la Russie n’est pas un protagoniste direct du conflit en Mer de Chine méridionale, Moscou se place comme un acteur majeur, capable de discuter à l’ensemble des parties prenantes, à l’image des relations extrêmement étroites qu’elle entretient à la fois avec le Vietnam et avec la Chine.

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BEOTIEN 02/02/2017 17:39

Le réel, certes, mais TOUT le réel. Or...

"Moscou se place comme un acteur majeur, capable de discuter à l’ensemble des parties prenantes"

D'accord mais avec quelle capacité de peser réellement et pour combien de temps ?

Car, comment un tel nain au plan de l'économie et de la démographie (déclinante) peut-il prétendre longtemps à la défense d'un aussi considérable pré carré ?

A tout le moins sans souci de devenir assez fréquentable à l'Europe démocratique pour qu'advienne enfin la si nécessaire "cathédrale" (des nations) "de l'Atlantique à l'Oural".

Puisse la survenus des "clowns" être catalyseurs de cette construction avant que l'un ou l'autre, à l'instar de celui qui fit tant rire dans les tavernes munichoises, ne mette à nouveau la planète à feu et à sang au détour d'un de ses delires paranoïdes.

Car une que fois de tels malades portés au pouvoir par la désespérance des faibles en mal de pseudo hommes forts, il en est fini de la raison des rapports de force bien compris et du souci du bien commun inscrit dans le temps long.

Tous sont alors soumis à l'irrationnalité de demi-fous dont les rêves millenaristes justifient les pires boucheries pour conserver, fusse un seul jour de plus, leur pouvoir de nuire.

Le "réel" c'est aussi l'éthologie. Psychopathologie incluse dont l'Histoire fournit tant d'exemples. Souvent termes de civilisations.

Anton Malafeev 26/01/2017 14:42

Je laisse jamais ce genre de commentaires, mais ici je fais exception: merci pour cette qualité d'analyse(!) et en plus informative, absente des grands médias (entre autres pour des raisons évoquées dans votre article).

"...abolition du règne du politiquement correct et de la dictature des minorités" — personnellement je dis "enfin !"
Je partage à 100% votre "autopsie" des médias en introduction de l'article: "Pour ne pas voir le monde changer radicalement et préférant vivoter en aveugles et sourds dans un confort intellectuel routinier faussement sécurisant au lieu de regarder le monde en face et de faire comprendre l’irruption du réel par un discours de vérité, on a préféré…"

Lorsque, au tout début des sanctions, j'ai proposé aux Echos mon article "Le business avec la Russie n'est pas prêt de s'arrêter" (tout à fait apolitique), on me l'a refusé sans donner aucune explication...

Jean-Paul B. 24/01/2017 19:01

Merci Mme Galactéros pour ces informations qui nous font mieux comprendre les grands mouvements tectoniques qui ont lieu actuellement car ils passent régulièrement sous les radars de nos stratèges en chambre, je veux parler de ces journalistes convaincus pour la plupart, qu'ils contribuent à nous informer.
Je me permets de conseiller à vos lecteurs le site: http://www.chroniquesdugrandjeu.com/ qui traite lui aussi avec intelligence, ce type de sujets.

Dany Lou 01/02/2017 21:04

J'ai lu sur un autre blog une analyse complètement différente de celle-ci.
Les Etats Unis qui sont à des milliers de kilomètres de leurs frontières, ont implanté de nombreuses bases tout autour de la Russie, contrairement à la promesse qu'ils avaient faite. Ils ont fait de même avec la Chine qui est devenue gênante pour eux sur le plan commerciale et industriel. Certains faucons sont prêts à attaquer ces deux pays qui ont l'outrecuidance de résister. Comme l'ont dit et écrit des responsables de ce pays depuis pratiquement sa création, nous balayons tout ce qui nuit à nos intérêts n'importe où dans le monde. C'est ce que l'on appelle l'impérialisme américain que certains approuvent en se mettant la tête dans le sable pour ne pas voir tous les effets néfastes de cette politique. Les exemples sont trop nombreux pour les citer tous, les principaux, Nicaragua, Vietnam, Chili, Irak. L'histoire de l'île de Diego Garcia montre le la désinvolture et le cynisme de ce pays.