LE POINT - Irak, Syrie : l'Occident au pied du mur

Publié le par Caroline Galactéros

LE POINT - Irak, Syrie : l'Occident au pied du mur

Pour sortir du chaos, Américains et Russes doivent faire front commun contre les djihadistes. Et si Paris prenait l'initiative de ce rapprochement ?

 

Divine surprise : la « coalition du bien » s'est décidée à reprendre Mossoul à l'organisation État islamique ! La fin du « monstre » approche nous dit-on. On craint que les djihadistes en fuite ne refluent vers la Syrie et Raqqa, leur autre bastion de la terreur, d'où se sont fomentés quelques-uns des attentats qui ont ensanglanté Paris.

On se réjouit évidemment de cette détermination soudaine… et opportune diront les cyniques, à quelques semaines du scrutin américain. Alors, pour faire contraster cette offensive salutaire en Irak avec l'implication russe en Syrie, dont il s'agit de minimiser l'impact destructeur sur le cancer djihadiste, on oublie très vite la dernière frappe américaine sur Deir el-Zor – qui a tué près de 100 militaires syriens et ouvert la voie au groupe État islamique à cet endroit stratégique sur la route de Raqqa – et la mobilisation politique et médiatique antirusse redouble d'ardeur en Europe et outre-Atlantique. On accuse Moscou de bombarder des écoles ou des hôpitaux à Idlib, avant de se taire subitement, devant une possible manipulation qui pourrait se retourner contre ses instigateurs lorsque les dégâts observés au sol laissent penser à une attaque de drone. On s'indigne bruyamment de voir les Russes sacrifier des civils d'Alep-est, que les djihadistes de Al-Nosra et consorts retranchés dans cette partie de la ville utilisent comme boucliers humains pour retarder leur déroute définitive.

« La fabrication de l'ennemi »

Tandis que l'Alliance atlantique déplace méthodiquement ses frontières vers l'Est jusqu'au contact direct avec la Russie depuis plus de 15 ans, ranime « la Guerre des étoiles » avec son « bouclier antimissile », multiplie manœuvres et déploiements de troupes et imagine avec l'UE de nouvelles sanctions économiques, c'est Moscou que l'on accuse de bellicisme et de visées expansionnistes sur les pays baltes ! Ce serait en fait Vladimir Poutine en personne qui aurait juré la perte politique de l'Europe et provoqué la crise des migrants ! Plus c'est gros, plus ça passe. Heureusement, l'Otan est là, ses généraux veillent sur le petit peuple de vassaux européens pétrifiés de terreur face à un ours russe sur le point de fondre sur eux au mépris de toute la logique de la dissuasion nucléaire depuis 60 ans. Le général Milley, chef d'état-major de l'armée de terre américaine, annonce une possible guerre conventionnelle en Europe à l'initiative de Moscou… mais jure de défaire radicalement l'armée russe si elle osait.

Dans le genre prophétie auto-réalisatrice, on ne fait pas mieux. « La fabrication de l'ennemi » bat son plein, justifiant le gigantisme des budgets militaires et l'impérialisme américain renaissant, même si celui-ci s'exprime encore par un « leadership from behind » qui fait se battre, pour son compte ultime, les « locaux » ou certains alliés européens dociles…

La méthode russe

Mais, à notre grand désespoir, Moscou gère cette guerre des nerfs de main de maître, prolonge la trêve destinée à permettre aux djihadistes d'Alep de la quitter et aux civils de leur échapper, appelle les Américains à respecter leurs accords – notamment celui du dernier cessez-le-feu de septembre – et à séparer les « rebelles » les plus « modérés » des ultras du Front Al-Nosra, c'est-à-dire rien moins que d'Al-Qaïda – matrice de Daech –, et redit sa volonté de créer une coalition unique contre le califat sanglant. Sur ce dernier point, certes, le président Poutine ne prend guère de risques tant il est évident que nous ne voulons pas d'un tel front commun, car il faudrait alors en finir avec notre schizophrénie vis-à-vis de nos partenaires sunnites de la coalition, dont le double jeu se poursuit impunément.

Alors oui, il faut bien reconnaître que Moscou ne s'embarrasse pas de considérations humanistes dans sa lutte militaire contre ceux qu'il considère assez uniformément comme des « terroristes » (à l'instar de l'ONU d'ailleurs) qui dévorent la nation et l'État syriens. La méthode russe terrifie, car elle ne laisse que peu de chances aux civils. Mais elle est un message clair envoyé à l'ennemi, alors que nous nous adressons essentiellement à nos opinions publiques, en essayant de les convaincre qu'on peut éradiquer « le Mal » sans sacrifier des innocents. Mais… faisons-nous mieux que Moscou vis-à-vis du peuple syrien en prolongeant son martyr par notre soutien à certains groupes djihadistes armés qui placent les populations sous leur coupe, les rançonnent, les exploitent et les massacrent ?

Devant tant de duplicité, on se prend à rêver d'un sursaut. Et si nous, Français, sortions de ce piège et prenions l'initiative d'un retournement stratégique enfin conforme à nos principes et à nos fameuses « valeurs » ? Si nous poussions le clan occidental de la coalition à basculer dans un réalisme salvateur des populations. Si nous ouvrions, enfin, les yeux, 5 ans et 300 000 morts après, au lieu de nous enfoncer dans cet abîme stratégique et moral qui nous déconsidère pour longtemps dans le monde entier ? Si nous avouions humblement, pour une fois, nous être trompés en prenant les « Printemps arabes » comme une promesse de libération, puis en laissant cet espoir confisquer par des partis et des groupes violents qui n'ont que faire des droits de l'homme, et se sont jetés avidement sur ces pays aux régimes autoritaires ainsi déstabilisés pour s'en attribuer les richesses et prendre leur place au sommet ? Et si nous cessions nos distinguos indécents entre État islamique, Al-Qaïda, Front Al-Nosra et leurs avatars innombrables, mercenaires ultraviolents à vendre au plus offrant, qui veulent faire revenir aux Moyen Âge ces parties du monde arabe qui en étaient sorties grâce au nationalisme arabe, à l'alphabétisation, au développement économique et à une pratique de la laïcité permettant la coexistence de mosaïques confessionnelles ? Ne voit-on pas l'énormité de la tromperie occidentale consistant à prétendre protéger des populations en dépeçant leurs États et institutions et en favorisant la guerre civile en leur sein ?

Mensonge

La France sortirait grandie d'une telle rupture. Cela changerait tout et nous en recueillerions des fruits en termes de crédit moral et donc d'influence à travers le monde. En termes de capacités d'action aussi, enfin cohérents dans notre lutte extérieure contre un ennemi qui nous cible à l'intérieur. Nous ne pouvons espérer efficacement combattre sur le territoire national des courants dont on soutient, en fait, la lutte au loin. Ce serait alors vraiment « faire la guerre ». Au bon ennemi. Qui n'est évidemment ni la Syrie ni la Russie.

Les revendications politiques et sociales d'une partie de la population syrienne lui ont été confisquées moins par le régime – quels que soient ses manquements – que par les islamistes qui les ont invoquées comme prétextes à leur offensive. Il y a bien longtemps que l'opposition politique modérée à Bachar el-Assad a déserté le pays. Elle n'existe plus en Syrie, pas plus qu'à Genève. Les Forces démocratiques syriennes, l'Armée de la conquête, l'Armée syrienne libre et compagnie sont juste des formations islamistes sunnites radicales que nous avons décidé de déclarer « fréquentables » et comblées de nos bienfaits en échange de leur ferveur à faire tomber le régime syrien. Nulle démocratie, nul développement social, civique ou économique à l'horizon. C'est un pur mensonge, que les porte-parole mondiaux de l'islamisme combattant, au sein de notre pays notamment, véhiculent sur fond de culpabilisation de la France qui aurait humilié et délaissé une population musulmane, du coup réduite à choisir le terrorisme pour échapper à la misère sociale…

Les Français musulmans, innombrables, qui souhaitent avoir une pratique quiétiste et pacifique de leur religion dans notre pays apprécieront cette récupération scandaleuse que relaient malheureusement, par ignorance ou complaisance, bien des médias. Le feu couve et au lieu de l'éteindre, on jette une couverture sur les braises.

Moscou se dérobe donc à la confrontation qu'on lui propose pour l'enliser dans ce nouveau « bourbier afghan » et lui faire payer la faute d'avoir fait capoter le projet de déstabilisation de la Syrie et humilié l'Amérique. L'Ours laisse notre coalition de la carpe et du lapin découvrir les limites de « la guerre au milieu des populations » aux abords de Mossoul. Car ici aussi, les petits frères d'Al-Nosra pratiquent la prise de « boucliers humains » et il sera bien difficile, sans faire de victimes civiles « collatérales » et de possibles crimes de guerre, de se débarrasser de l'État islamique et de le refouler en Syrie en espérant ainsi pourrir un peu plus la position russe et opposer une éclatante victoire américaine en Irak à une dégradation du front syrien.

Quoi qu'il en soit, tandis qu'Américains et Français persistent à voir des interlocuteurs politiques dans certains groupes djihadistes, les Russes se montrent plus exigeants sur les pedigrees de tous ces révolutionnaires tarifés. Aux yeux de Moscou, comparé à l'État islamique, Al-Qaïda n'est pas un moindre mal, mais un cousin maléfique et tous ses succédanés miliciens sont la principale menace contre l'État syrien et son régime discrédité mais toujours debout. Pour les États-Unis en revanche, le 11 septembre 2001 paraît étonnamment loin et de même qu'on cherche désormais, en Afghanistan, comment négocier avec les talibans qui font leur grand retour politique et militaire, on se dit que l'ancienne marionnette de feu Ben Laden pourrait utilement coaguler autour d'elle les ambitions des sunnites syriens et irakiens, et structurer un « Sunnistan » à cheval sur les deux États avec lequel il serait toujours plus facile de discuter qu'avec de grands États laïcs et nationalistes récalcitrants.

Ni objectifs ni ennemi communs

N'apprend-on donc jamais rien ? Dans cette nouvelle phase de la stratégie « occidentale », la Turquie entend jouer un rôle militaire majeur, directement ou en appui des milices sunnites irakiennes, et restaurer en Irak et en Syrie une profondeur stratégique qui serve son rêve néo-ottoman. L'Iran vient, lui, d'appeler la coalition à couper son soutien aux groupes terroristes sunnites en Syrie et fait savoir qu'il s'impliquera davantage encore, via son soutien aux milices chiites irakiennes, pour bouter l'État islamique hors de Syrie… Quant à Riyad, ses « proxys » font le travail au sol depuis longtemps et ses armées redoublent de violence dans leur agression du Yémen sans que l'Occident s'émeuve (pour cause) des massacres civils dans ce malheureux pays. Bref, les enchères montent et la Syrie se meurt.

Il n'y a donc en fait aucune chance pour que la situation en Syrie s'améliore tant que Washington, Moscou et leurs affidés respectifs auront un ennemi différent et ne feront pas front commun contre les djihadistes qui démembrent le pays. Russes et « coalisés » n'ont pas plus d'objectifs que d'ennemi communs d'ailleurs. « Nous » voulons mettre à terre le régime actuel, promouvoir un pouvoir sunnite que l'on rêve docile, et surtout infliger à la Russie soit un enlisement militaire, soit un retrait infamant et une humiliation durable. Depuis l'automne 2015, ses succès en Syrie sont devenus insupportables à nos vanités occidentales et ont trop mis en lumière notre manifeste refus de combattre réellement l'EI depuis 2 ans... D'où Mossoul.

Les Russes, eux, bien au-delà du régime d'Assad trop discrédité aux yeux du monde pour reprendre le leadership du pays une fois celui-ci libéré de la gangrène djihadiste, restent déterminés à sauver l'État syrien et à s'installer dans la zone comme un acteur incontournable. Une façon de rééquilibrer le duel global avec Washington entre un théâtre européen où ils sont en difficulté, et le Moyen-Orient où ils dominent et qui importe toujours à l'Amérique.

Il pourrait aussi s'agir, à plus long terme, d'exploiter le (relatif et provisoire) vide de puissance américaine dans la région sous Obama pour consolider un axe reliant Moscou au trio Téhéran-Tel-Aviv-Ankara, trois puissances non arabes aux intérêts économiques et géopolitiques partiellement convergents. Certes, Israël joue désormais avec Riyad et continue à se méfier grandement de Téhéran, bien plus comme concurrent économique menaçant vis-à-vis de l'allié américain qu'au plan militaire. Mais, au-delà des postures, son attitude est comme toujours plus subtile. Il lui faut se mettre à bonne distance des sunnites et des chiites, favoriser au maximum leur rivalité, tout en préservant avec chacun des liens économiques et sécuritaires, notamment en matière de renseignement.

Sortir du chaos « par le haut »

Mossoul sera sans doute repris. À moins d'un marchandage avec le califat, cela prendra du temps. Des civils périront en nombre, car « la guerre chirurgicale » n'existe pas, on le sait bien. Et la guerre tout court se gagne au sol. De nouveaux attentats auront évidemment lieu en Europe et l'État islamique, s'il perdait ses deux points d'ancrage territorial symboliques que sont Mossoul et Raqqa, ne disparaîtra pas pour autant. Il va changer de forme, de structure, de peau et éclater en nébuleuse sanguinaire, dispersée dans un nouveau sanctuaire peut-être à l'Est et au Nord syriens (et irakien), mais certainement aussi en se rabattant sur la Libye, l'Égypte, l'Afrique subsaharienne et/ou, pis encore l'Algérie et le Maghreb. Tout près de nous. Et nombre de ses recrues, notamment européennes, rentreront dans leurs pays d'origine, aguerries et déterminées.

Contre ce désastre annoncé, nous avons encore les moyens d'agir. La France pourrait être au cœur d'un véritable retournement de la situation moyen-orientale et tenter une sortie du chaos « par le haut ». Sa présence militaire et paradoxalement, son positionnement militaire au sein de la Coalition pourraient en faire le pivot inattendu d'un tel mouvement. Elle entraînerait certainement assez vite d'autres États dans son sillage. Faisant oublier des années d'une politique erratique et à courte vue, elle serait le catalyseur d'une bascule du centre de gravité stratégique du monde. Si elle le voulait seulement. C'est l'incohérence qui nous tue. Le manque de courage aussi. Qu'attendons-nous ?

Commenter cet article

Joe 06/11/2016 20:47

"Les Forces démocratiques syriennes, l'Armée de la conquête, l'Armée syrienne libre et compagnie sont juste des formations islamistes sunnites radicales". Depuis quand les FDS sont des formations islamistes sunnites radicales ? Coquille ? Pour le reste de l'article, j'ai rarement lu un aussi bon billet.

Olivier MONTULET 02/11/2016 14:05

Une chose aussi qui est exaspérante de la part des occidentaux (mis à part leur propagande de guerre) c'est la confusion persistante entre Hafez El Assad et son fils Bachar El Assad. Les politiques intérieure et extérieure de Bachard El Assad ont été bien moins violentes que celles de son père, qui, il est vrai, les a menées de façon parfois très violente mais cependant dans l'environnement d'une guerre ouverte avec Israël qui le menaçait ouvertement. Ajoutez à cela que les occidentaux soutiennent aveuglément des régimes peu fréquentables et au moins aussi violents que celui des El Assad, pays tels l'Arabie Saoudite et Israël.

Olivier MONTULET 02/11/2016 13:50

Bien que minimisant la légitimité qu'a El Assad à diriger son pays et n’insistant pas assez sur l'illégalité des interventions de la coalition occidentale en Syrie qui constitue un crime de guerre, ce qui est dit dans cet article est entièrement vrai. Il y a un autre manquement à cet article cependant. La rupture de lien provoquée par les occidentaux est une erreur diplomatique catastrophique. Comment pourrait-on prétendre pouvoir infléchir la politique de son adversaire sans contact et sans rapport, minimum, de confiance ? On ne peut y voir là qu'un amateurisme occidentale des plus dangereux, cela indépendamment des autres actions occidentales toutes aussi empreintes d'amateurismes.

12345678 02/11/2016 11:57

Trop tard. Apres ses derniers demarches Monsieur le pédalo ne sera jamais un partenaire a ecouter pour Monsieur Pou. Finito.

blue rider 01/11/2016 20:47

il s'agit non seulement d'un chaos sur le terrain, mais aussi d'un chaos médiatique, pour ne pas parler de naufrage... toutes les informations sont hachées, restituées en une succession sans fin d'accusations sans suites, sans retour sur les erreurs passées (Hopitaux toujours debouts, pilonnage rebelles poassés sous silence à Alep etc.), avec des "points godwin" distribués à la pelle, comme la ritournelle des accusations d'attaques aux gaz à Jobar en avril 2013, puis à la Ghouta en août 2013, désignées comme "ligne rouge" et donc comme "point godwin", alors même que les 6 congressistes qui avaient accédé aux preuves US les avaient ensuite tous les 6 ouvertement mises en doute dans leurs journaux locaux... tout au moment opportun où nos rafales étaient parfaitement prêts, et où l'US AIR FORCE attendait elle aussi l'abaissement du drapeau vert... il est impossible aux français de comprendre cette guerre de Syrie avec les salves d'informations tordues qu'ils reçoivent quotidiennement. Cela n'aidera pas des initiatives telles que celle, oh combien évidente et indispensable, que vous tentez de mettre en avant.

Parlafoufounette 02/11/2016 09:48

Il est trop tard pour cette belle initiative. Il y a trop de compromissions entre l'état français et les états takfiristes. Comme le dit si bien "blue rider", le matraquage médiatique a fait son oeuvre. Qui, parmi les grands médias français, aurait le courage de montrer que Daesch et ses affiliés ne sont que des pions dans les tentatives de repositionnement géostratégique des grandes puissances. Le suivisme français vis-à-vis des Etats-Désunis est pathétique. Avec les mariniers de pédalo aux commandes de l'état, je ne vois pas poindre ce revirement. A moins, d'un geste fort comme le retrait du porte-avion FR et d'une politique indépendante ferme et cohérente à long terme. J'en doute.