Exercices navals sino-russes en Mer de Chine : illustration paradoxale du nouveau concert des nations

Publié le par Caroline Galactéros

La frégate chinoise "Huangshan" et le destroyer russe de lutte anti-sous-marine "Admiral Tributs".

La frégate chinoise "Huangshan" et le destroyer russe de lutte anti-sous-marine "Admiral Tributs".

Dans son propre “pivot vers l’Est”, Moscou a apporté un signal fort à Pékin en participant avec sa marine à des exercices navals conjoints du 12 au 19 septembre. Le « Joint Sea 2016 » n’aurait rien eu d’exceptionnel s’il ne se déroulait pas… en Mer de Chine méridionale (South China Sea en anglais), quelques semaines seulement après la décision de la Cour permanente d’arbitrage (CPA) de La Haye qui a rabroué Pékin pour ses prétentions dans cette mer (qui porte donc mal son nom…) et rassuré juridiquement les Philippines dont l’ancien président comparait le comportement chinois à l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne nazie.

Le ministère de la Défense chinois a précisé que les exercices navals comporteraient des opérations défensives, de sauvetage, anti-sous-marines, et de prise et de contrôle d'îles et de récifs, ces dernières ayant particulièrement attiré l’attention des médias dans un contexte où la Chine revendique sa souveraineté sur la majorité des archipels de la Mer de Chine méridionale, notamment les îles Paracels et Spratleys. Nous avons consacré un dossier de fond entier aux enjeux en Mer de Chine méridionale auquel je vous invite à vous reporter.

Le « Joint Sea 2016 » a impliqué une dizaine de bâtiments chinois (frégates, destroyers, navires amphibies, navires de soutien ainsi que deux sous-marins). On a notamment pu apercevoir un Landing Platform Dock de Type-071, mastodonte de 25 000 tonnes (ce navire amphibie dépasse en tonnage nos porte-hélicoptères Mistral).

Du côté russe, cinq navires avaient été conviés dont trois bâtiments de guerre : il s’agissait d’abord de l’Amiral Tributs (commissionné en 1985) et de l’Amiral Vinogradov (commissionné en 1988), deux destroyers de lutte anti-sous-marine de classe Oudaloï, ainsi que du grand navire de débarquement Peresvet (commissionné en 1991) de classe Ropucha, du remorqueur Alatau et du tanker Pechenga. La partie russe pouvait également compter sur deux hélicoptères et un bataillon de 90 fusiliers marins. Force est de constater que le détachement russe était beaucoup plus limité que son homologue chinois (11 hélicoptères et 250 « marines »). Rien d’extraordinaire à cela, sauf si l’on considère qu’il ne pouvait de toute façon guère en être autrement vu la composition actuelle de la Flotte russe du Pacifique. Deux des quatre destroyers Oudaloï ont en effet été déployés à cette occasion. Quant au seul destroyer de classe Sovremenny, il n’est pas certain que ses chaudières lui permettent d’être opérationnel. Enfin, le croiseur Varyag, navire-amiral de la Flotte du Pacifique, a déjà été fortement sollicité par la guerre en Syrie. Pour ses capacités amphibies, la Flotte du Pacifique a déployé en Mer de Chine l’un de ses trois grand navires de débarquement de classe Ropucha. Quant au grand navire de débarquement Nikolay Vilkov de classe Alligator, il a été commissionné en 1974…

Ces exercices navals sont aussi l’illustration d’une marine russe qui fait preuve d’une certaine volonté politique, mais qui, dans les faits, est vieillissante et fortement limitée dans ses capacités. C’est l’inverse avec la Chine, comme nous le montrions récemment dans un dossier de fond consacré à l’expansion des marines asiatiques, en premier lieu de celle de Pékin. Les photos du « Joint Sea 2016 » ne laissent pas de doute : alors que la Russie déployait des navires de fabrication soviétique, la Chine mettait en avant des navires construits après 2000, voire après 2010.

D’un point de vue politique, il faut répéter que, en dépit du fait que l’Europe et l’Amérique ne semblent pas renoncer à leur obsession du “péril russe” et poussent de facto Moscou dans les bras de Pékin (ce que semble bien traduire la promotion pragmatique de l’eurasisme et les efforts faits pour une intégration régionale par le président russe), la Chine paraît malgré tout, à long terme, plus un adversaire de la Russie qu’un allié stratégique. Le rapprochement qui existe aujourd’hui entre Pékin et Moscou est circonstanciel et tactique. Il repose primo sur des intérêts économiques et énergétiques de court/moyen terme partagés (financement pour les Russes ; technologies et ressources énergétiques pour les Chinois) ; secundo sur la reconnaissance d’un modèle de gouvernance mondiale multipolaire qui ne repose plus sur l’hyperpuissance américaine et le nouvel ordre mondial que promouvait Washington dans les années 1990, mais davantage sur un “Concert des grandes nations” comme l’Europe a pu connaître en 1815 après l’explosion de l’Empire napoléonien. Ce monde multipolaire ne repose plus sur l’idée d’un droit international en surplomb qui s’imposerait à tous les Etats du monde dans une prétendue neutralité ou bienveillance vertueuses, mais sur un équilibre froid des rapports de force entre grands Etats souverains de la planète. Ce nouvel équilibre dessert les acteurs n’ayant pas véritablement les moyens de leur affirmation souveraine qui en sont réduits à chercher la protection des plus grands. D’autres peuvent jouer d’un positionnement stratégique leur permettant de monnayer leur allégeance fluctuante. C’est le cas de la Turquie sans doute, qui joue fort habilement entre Russie, Etats-unis et Europe, ou des Philippines dont le nouveau et tonitruant président Duterte, évaluant pragmatiquement le rapport de force régional, y cherchant le positionnement optimal pour les intérêts philippins, est en train de remettre en cause son alliance sécuritaire inconditionnelle avec les USA en se montrant plus conciliant vis à vis de Pékin (suspension des patrouilles communes avec la marine américaine et ouverture en direction de Pékin).

Je me permets de citer ici quelques phrases lumineuses d’une récente chronique de Renaud Girard dans le Figaro : « On aimerait vivre dans un monde réglé par le droit et le fair play, où Pékin accepterait un partage équitable des eaux de la Mer de Chine méridionale ; où Moscou s’accommoderait d’une Otan s’avançant jusqu’au Don ; où le fardeau des réfugiés serait partagé par tous les pays du monde ; où Washington renoncerait au privilège exorbitant du dollar ; où Londres abandonnerait son dumping fiscal ; où Riad arrêterait de financer l’expansion du wahhabisme. Hélas, ce monde de Bisounours n’est pas celui qu’on a vu au G-20 d’Hangzhou. Nous sommes revenus au Concert des nations du Congrès de Vienne – où quelque 200 mini-Etats européens étaient invités mais où tout fut décidé par les grandes puissances. Nous ne recherchons plus le droit, mais seulement l’équilibre des forces. Au Moyen-Orient, en Europe de l’Est, en Asie du sud-est, nous avons renoncé à la justice, pour ne penser qu’à la paix. C’est triste, mais c’est comme ça. Comme cela ne changera pas de sitôt, il ne reste plus à nos diplomates qu’à s’adapter ».

On ne peut être plus clair. Je ne partage pas totalement la pointe de déception que l’on perçoit dans les paroles du chroniqueur international… Si l’on peut rêver effectivement d’un monde qui repose un jour sur un droit international “juste”, indépendant de la puissance respective des Etats qui le subissent, force est de constater qu’un tel édifice n’a jamais existé et n’existera pas de sitôt. Contrairement à l’ordre interne d’un Etat dans lequel la souveraineté des citoyens est limitée par un contrat social, l’ordre international en est encore à l’état de nature hobbesien : aucun contrat social n’est possible entre les Etats sauf dans l’hypothèse apocalyptique d’un supra-Etat mondial tout-puissant et par nature totalitaire qui disposerait de la force de coercition pour le faire respecter à l’échelle des Etats. A minima, on peut seulement envisager un droit international de coopération et de conciliation qui repose en définitive, comme toute les organisations internationales, sur la souveraineté des Etats et non sur le dépassement de celle-ci (ce que l’Union européenne n’a guère compris…) mais qui ne peut dans les faits s’affranchir du rapport de force réel qui sous-tend leur relations.

Nous ne sommes pas en train de passer d’une époque occidentale gouvernée par ce droit international juste à un nouveau concert des nations organisé par la force, mais davantage d’un monde organisé par la force occidentale masquée par un prétendu droit international à un monde plus transparent au sein duquel les rapports de force sont davantage assumés. Nous prendrons le parti de nous réjouir de ce changement, décrit en premier lieu par Vladimir Poutine lors de l’anniversaire des 70 ans de l’ONU en septembre 2015. Non qu’un tel ordre soit idéal. La suite de l’histoire européenne l’a hélas montré. Mais la reconnaissance de l’existence de grandes puissances mondiales disposant de “lignes rouges” respectables et devant être respectées nous paraît hautement préférable à une concurrence effrénée pour un hegemon mondial, qui consiste dénier à ses grands concurrents l’existence de ces lignes, refusant de leur reconnaître toute part de grandeur ou de légitimité et dont on cherche à miner la souveraineté pour imposer à leurs “populations” (qui ne sont plus des peuples et que l’on préfère éclatées en innombrables individus ou groupuscules communautaires) notre référentiel de valeurs et surtout nos intérêts. Le danger actuel est que nous sommes précisément dans une phase de transition. Comme à toute époque de basculement, un simple incident peut être fatidique et la volatilité est grande d’une situation hautement inflammable tant les enjeux deviennent économiques et politiques deviennent importants.

Vladimir Poutine, qui soutient également le Vietnam en Mer de Chine (deux nouvelles corvettes russes font leurs essais en mer pour rejoindre la flotte d’Hanoï), montre par ces essais navals conjoints en Mer de Chine méridionale qu’il a compris que la Chine – pourtant son possible adversaire à long terme – avait des lignes rouges stratégiques légitimes dans cette partie du monde. Là encore, on peut le déplorer, mais c’est une réalité. Et Moscou l’a compris avant les autres.

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