FIGAROVOX - Nice : après le temps de la cécité volontaire, réapprendre à défendre ce qui nous est précieux

Publié le par Caroline Galactéros

FIGAROVOX - Nice : après le temps de la cécité volontaire, réapprendre à défendre ce qui nous est précieux

Voici la tribune que j'ai publiée le 16 juillet 2016 dans le FigaroVox.

Pleurer nos morts et ceux, touristes étrangers, qui ont chez nous perdu la vie, Oui. Se recueillir et leur rendre hommage, évidemment. Mais pour eux, pour tous ceux qui tomberont encore, passer enfin des paroles aux actes. Ouvrir les yeux en grand, prendre courage et aller au choc.

Un choc de lucidité en premier lieu.

Il ne s'agit pas d'accabler nos dirigeants. Mais sans doute doit-on les exhorter à quitter enfin les hauteurs de leurs certitudes satisfaites pour se confronter à la triste réalité. Nous ne sommes pas à bord du Titanic prêt à sombrer, regardant l'eau qui monte en état de sidération. Nous sommes la France. Nous pouvons encore redresser la barre. Il faut juste le vouloir enfin et le faire avec courage, lucidité et méthode. Des vertus qui paraissent en perdition elles aussi.

D'abord le diagnostic.

Le terrorisme islamique ne frappe pas seulement la France, pas seulement l'Europe. Il frappe le monde entier. L'Afrique a perdu plus de 20 000 personnes dans des attaques islamistes depuis 2002. La guerre est totale et globale. La problématique aussi. Comme la solution. Gageons que la présence à Moscou du secrétaire d'Etat américain Kerry marque une inflexion sérieuse dans la gestion de la crise au Moyen-Orient.

En Europe, depuis plus de 18 mois, notre pays est frappé, comme d'autres certes, mais clairement plus massivement que d'autres. Pourquoi? Car nous avons la première communauté musulmane d'Europe, qu'il s'agit elle aussi de sidérer pour la dominer et la retourner contre son pays d'accueil. Car nous menons au loin des actions militaires nombreuses et importantes, qui visent à contenir ou affaiblir certains foyers de l'islamisme conquérant. Cet activisme militaire sert malheureusement aussi de défausse à une politique étrangère brouillonne et incohérente. Une incohérence qui produit des fruits vénéneux. Nous combattons les islamistes au Mali, nous les soutenons en Syrie, nous hésitons en Libye. Nous tirons à hue et à dia. Mais nos forces armées loyales et vaillantes agissent légitimement en fonction de ces mandats politiques. Elles font des miracles avec des moyens trop comptés et sont sur tous les fronts d'une menace intérieure et extérieure dont le spectre s'étend toujours plus. Nos forces de police et de l'appareil de sécurité aussi sont courageuses, compétentes, et totalement dévouées à la protection du pays et de nos concitoyens. L'ennemi lui, observe cette posture combattante courageuse, mais mesure aussi nos ambivalences et nos soutiens contradictoires. Il sent enfin la faiblesse du politique face à l'emprise délétère d'un communautarisme que l'on n'ose plus endiguer et que l'on prend pour de la modernité politique. Alors la terreur mute. Daech, affaibli territorialement en Irak et en Syrie, donne de nouvelles consignes. «Ne venez plus ici ; Restez chez vous, et frappez chez vous. Des civils surtout».

L'emploi du véhicule comme arme avait aussi déjà été expressément conseillé par ses porte-parole. «Porter la guerre au Loin» était d'ailleurs déjà la stratégie d'Al-Qaïda, maison mère du Califat. Une preuve de plus que celui-ci n'est que la face spectaculaire d'une hydre gigantesque qui irrigue nos sociétés à divers niveaux et selon des modes de relation différents, et travaille au corps et au cœur une partie de notre jeunesse en mal de lien avec la nation. Des adolescents ou des jeunes hommes et femmes, chacun en mal d'identification à «quelque chose de plus grand que soi». Un destin commun, un faisceau de vertus et de principes de vie qui rassemble et inspire fierté et projets. C'est aussi cela qu'il faut reconstruire.

Cette terreur a de nombreux visages. Il y a ceux, de confession musulmane ou fraîchement convertis, qui reçoivent des ordres précis, des cibles et des «top départ» pour agir. Il y en a d'autres qui, chez nous ou ailleurs, «s'auto saisissent» d'un mandat de tuer et passent à l'acte sur impulsion ou opportunité, au terme d'une radicalisation - humaine ou de plus en plus souvent numérique - directe mais aussi diffuse, sans être «recrutés» sur le net ni exhortés personnellement à l'action. L'appel du djihad vient conforter, justifier leurs névroses propres, donner un sens à leur ressenti vertigineux d'une inutilité, d'un abandon, d'un égarement qui les «salit» en nos pays encore majoritairement «mécréants». Cela peut nous paraître fou, stupide, irréel. Mais ce sont des faits, aussi immatériels que concrets dans leurs tragiques conséquences. Nombre de ces djihadistes, petits délinquants ou «jeunes» plutôt intégrés, qui n'ont rien à voir avec «les damnés de la terre» auxquels nos bonnes âmes voudraient les identifier - pour les excuser ou pour s'excuser peut-être elles-mêmes de n'y rien comprendre - vivent en fait dans une schizophrénie glaçante. Ils grandissent et vivent au cœur de nos cités ou de nos campagnes, sans rien dévoiler de la rage qui les étreint, en lien avec leur voisinage, buvant, fumant, dissimulant leur dessein macabre sous un masque de normalité «laïque», fomentant ainsi leur passage à l'acte à l'abri de tout soupçon. Car ce sont des combattants, qui ont besoin de secret, d'une double vie pour propager la mort et échapper ainsi à la souillure des mécréants dans un martyr envisagé comme une échappatoire bénie.

Le pronostic ensuite. Il est très sombre si l'on persiste à ne pas mesurer la profondeur de l'emprise du mal sur notre société. Il y aura d'autres camions, d'autres voitures piégées ou folles, d'autres attaques kamikazes dans nos écoles ou nos bâtiments publics les plus symboliques. Il y aura toujours pire.

Le choc de l'action enfin.

Les symboles importent mais ne suffisent pas. Jamais. Après ce nouveau carnage il faut mettre en actes une politique ferme et sans pitié. Il faut enfin faire preuve d'autorité. Le manque de moyens? Evidemment. Il en faut plus, beaucoup plus pour traquer, déjouer et répondre à la violence qui cible notre pays. Mais les moyens ne suffiront pas. Et ce n'est pas comme on l'entend parfois, parce qu'il y a eu un nouvel attentat que les dispositifs mis en place sont inutiles! Qui peut oser par exemple dire que le dispositif Sentinelle n'a pas permis d'éviter bien d'autres attaques à Paris? Ces soldats sont lourdement protégés, armés, entraînés et très courageux. Les tueurs du Bataclan avaient soigneusement étudié et esquivé leurs positions… aucun dispositif n'est toutefois imparable et l'imagination du mal est foisonnante. Il faut en tout cas donner des ordres clairs et des règles d'engagement adaptées qui libèrent le courage et l'initiative de nos forces policières et militaires sur le territoire national. Il faut étendre le dispositif, le rendre très mobile, aléatoire et extrêmement coordonné. Il faut en finir avec les querelles territoriales des services de police et de gendarmerie, comme avec l'inhibition et cette autre schizophrénie du pouvoir qui parle de guerre, dénonce l'innommable, multiplie les déclarations martiales et se gargarise d'avoir assuré la sécurité de l'Euro, baissant immédiatement la garde en réduisant des effectifs de Sentinelle, certes comptés, de 10 000 à 7000 hommes. Sans prendre garde au message qu'il envoie ainsi à ceux qui guettent et en oubliant presque le terrifiant signal qu'a constitué le double meurtre d'un couple de policiers chez eux, à Magnanville. Il n'y a plus de limites ni de frontières à la terreur. Plus aucun tabou, plus aucune inhibition. Comment, dans un tel contexte, croire encore possible d'exorciser le mal en le niant? La guerre, que d'aucuns refusent même de nommer, est sans trêve. La France est ciblée car elle a peur. Peur de prendre des mesures répressives symboliques. Or, quel que soit le rapport de force, ce sont toujours les forces morales qui assurent la victoire.

Réapprendre à mourir pour vivre enfin. Réapprendre ce qui est précieux, ce qu'il faut aimer, le prix des idéaux, et les contraintes personnelles que les individus doivent tolérer pour pouvoir vivre pacifiquement ensemble, quelle que soit leur confession et entre confessions sur le territoire français. Nous sommes arrivés au stade terminal de la cécité volontaire, du déni de réalité, de la croyance dans le pouvoir des seuls mots, du refus de tirer les conséquences politiques d'une impuissance trop longtemps supportée voire encouragée.

Le pouvoir qui prendra la sécurité des Français en main dans quelques mois aura le devoir d'oser l'impopularité, d'affronter pressions et controverses et de prendre des mesures radicales pour protéger nos concitoyens et rétablir sans équivoque ni angélisme une claire autorité de l'Etat au service des principes et valeurs incarnés par notre nation. Celui qui est encore en place pourrait, devrait engager ce processus douloureux indispensable et assumer pleinement ses erreurs et ses défaillances. Il le doit aux Français de nouveau pris pour cibles.

A la guerre comme en amour, la peur n'évite pas le danger. Il faut assumer ce que l'on est, ce que l'on veut être. On peut résister à la tentation ou y succomber, mais en connaissance de cause. Aucune liberté ne vaut sans responsabilité.

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pasidupe 24/07/2016 21:47

Les failles dans la sécurité à Nice ne peuvent pas être masquées a posteriori en faisant pression sur des agents de l'Etat qui ont aussi une obligation de sincérité.Cela n'est pas acceptable.Le problème (de "sécurité")est ailleurs.Est-ce que les pouvoirs d'Etat ont tout fait,tout mis en oeuvre (pas seulement sur le plan de la "sécurité intérieure")pour combattre avec détermination ce monstre "fondamentaliste" depuis une vingtaine d’années ?Rien n'est moins sûr.On pourrait même affirmer,sans peine,que nombre de responsables de l'Etat,y compris au plus haut niveau,se sont accommodés de cette menace mortelle pour la démocratie française,pour les Français.Gilles Kepel explique cela assez bien pour peu que l’on prenne le temps de l’écouter et de le comprendre.Le problème restera posé encore longtemps à moins que les pouvoirs publics organisent une riposte à la hauteur de la menace notamment sur le plan culturel et sur le plan éducatif.Le temps des atermoiements et autres tergiversations est bien révolu.Nos responsables doivent rendre des comptes :cela est normal dans une démocratie.

pasidupe 24/07/2016 21:47

Les failles dans la sécurité à Nice ne peuvent pas être masquées a posteriori en faisant pression sur des agents de l'Etat qui ont aussi une obligation de sincérité.Cela n'est pas acceptable.Le problème (de "sécurité")est ailleurs.Est-ce que les pouvoirs d'Etat ont tout fait,tout mis en oeuvre (pas seulement sur le plan de la "sécurité intérieure")pour combattre avec détermination ce monstre "fondamentaliste" depuis une vingtaine d’années ?Rien n'est moins sûr.On pourrait même affirmer,sans peine,que nombre de responsables de l'Etat,y compris au plus haut niveau,se sont accommodés de cette menace mortelle pour la démocratie française,pour les Français.Gilles Kepel explique cela assez bien pour peu que l’on prenne le temps de l’écouter et de le comprendre.Le problème restera posé encore longtemps à moins que les pouvoirs publics organisent une riposte à la hauteur de la menace notamment sur le plan culturel et sur le plan éducatif.Le temps des atermoiements et autres tergiversations est bien révolu.Nos responsables doivent rendre des comptes :cela est normal dans une démocratie.

Cgalacteros 21/07/2016 09:00

Cher Monsieur,
Je souscris pleinement à vos propositions. Il nous faut être enfin cohérents. Mais lucides aussi. La liberté ne se ramasse pas au bord du chemin comme une fleur des champs. Elle se conquiert et se préserve, bien au delà des mots.

rerdine 21/07/2016 08:34

c'est quoi cette article qui prône un état policier,vous croyez que cela ne suffit pas .
déjà arrêtons de fournir un soutient matériel et physique a tout ces djihadistes pour satisfaire la politique étrangère des USA .
Arrêtons toute coopération avec l'Arabie Saoudite et le Qatar qui sponsorise le terrorisme au moyen-orient
enfin sortons de UE et de l'Otan .
ceux qui sont prêt a céder leurs libertés pour un peu plus de sécurité,n'auront ni l'un ni l'autre
et dire que vous êtes docteur es science

Cgalacteros 21/07/2016 09:07

Cher Monsieur,

Juste un mot. Je crains que nous n'ayons depuis longtemps déjà dépassé le stade de " la tentation sécuritaire". il s'agit d'urgence sécuritaire absolue, malheureusement, et ceux qui persistent, pour se rassurer à bon compte, à s'aveugler portent à mes yeux une part de responsabilité non négligeable dans l'état de léthargie, de négation du réel et d'aboulie politique qui nous expose si tragiquement.

Objecteur 21/07/2016 04:11

"Le pouvoir qui prendra la sécurité des Français en main dans quelques mois aura le devoir d'oser l'impopularité, d'affronter pressions et controverses et de prendre des mesures radicales pour protéger nos concitoyens et rétablir sans équivoque ni angélisme une claire autorité de l'Etat au service des principes et valeurs incarnés par notre nation."

On aura compris que l'idée directrice de l'article se résume assez simplement : il ne faudra pas de référendum pour imposer l'état policier.

Je ne dis pas qu'il ne faille rien faire, mais bon, puisque vous croyez qu'une escalade sécuritaire est la solution, grand bien vous fasse.

Quant aux "valeurs" qu'incarneraient nos "nations", laissez-moi rire. Des "idéaux" à géométrie variable qui s'ajustent selon le pragmatisme du moment. Votre article prouve bien que nous ne croyons plus en rien, et je ne suis même pas sûr que cela nous différencie des "terroristes", qui ne sont que les jumeaux monstrueux de notre civilisation monstrueusement hypocrite avec elle-même aussi bien qu'avec le reste du monde.

"Il faut assumer ce que l'on est, ce que l'on veut être."

Je ne serai jamais la caution morale d'une société agressive qui préfère emprisonner ses citoyens (on bat des records d'affluence dans les prisons avec l'état d'urgence, sans que cela ne constitue, j'espère que vous en avez conscience, une réponse au problème) et assassiner des populations étrangères que de respecter les valeurs sur lesquelles elle s'était bâtie, et qui sont foulées au pied jour après jour par nos élites, censées nous représenter.

"On peut résister à la tentation ou y succomber, mais en connaissance de cause."

Tant de phrases creuses pour finalement succomber, justement, à une tentation sécuritaire qui ne constitue pas du tout une solution, et je suis sûr que vous le savez. Votre article fait totalement l'impasse sur la politique belliciste et atlantiste française, dont le terrorisme est une conséquence d'une évidence criante. M'enfin... l'essentiel est que vous soyez bardée de titres et d'insignes d'autorité.

Signé un objecteur de conscience qui en a assez qu'on lui parle de "valeurs", mot qui n'a plus guère de sens à notre époque. Vous savez, ou devriez savoir, que le terrorisme qui massacre les populations françaises, asiatiques, africaines et autres, n'est rien d'autre que la conséquence directe d'un néo-colonialisme non assumé. Voilà, je suis content, j'ai pissé dans mon violon.