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BOUGER LES LIGNES - C. Galactéros

Coup d’Etat manqué en Turquie, Etats-Unis, Russie : tout le monde savait, mais tout le monde n’en tire pas profit !

21 Juillet 2016 , Rédigé par Caroline Galactéros Publié dans #Moyen-Orient, #Géopolitique, #Russie, #Etats-Unis, #Signaux faibles

Coup d’Etat manqué en Turquie, Etats-Unis, Russie :  tout le monde savait, mais tout le monde n’en tire pas profit !

Au lendemain de l’attentat de Nice, le coup d’Etat avorté en Turquie a paru surprendre tout le monde. Les Occidentaux se sont jetés sur les réseaux sociaux – notamment Périscope qui permettait de suivre en vidéo et en direct les événements – alors que les chaînes d’information en continu semblaient largement démunies. A leur décharge, les éléments d’information semblaient alors largement manquer. Qui étaient les commanditaires, quels en étaient les principaux acteurs? Etait-ce une branche islamiste rivale (la fameuse confrérie Gülen) ou des nationalistes laïcs de tradition kémaliste traditionnellement implantés au sein de l’Armée, lassés et fragilisés par la dérive autoritaire du régime ?

Deux thèses assez radicales et paraissant s’exclure ont rapidement émergé. La première – très proche d’une certaine mythologie de Guerre froide – attribuait aux Etats-Unis et à la CIA la paternité de ce coup d’Etat, organisé via « l’Etat profond » (Deep State), appuyé sur l’armée et commandité politiquement par la confrérie Gülen. Une autre théorie est apparue : le président turc Recep Erdogan aurait organisé lui-même son propre coup d’Etat pour le transformer en coup d’éclat et asseoir définitivement son pouvoir en détruisant toute forme de dissidence au sein de l’Etat profond turc comme de l’administration au sens le plus large ainsi que des médias. Il me paraît difficile de croire de manière exclusive à aucune de ces deux théories “pures” d’un coup d’Etat venu pour l’une de l’extérieur ou réalisé pour l’autre sous faux drapeau. Je préfère en rester à l’analyse froide et dépassionnée des intérêts. Il faut donc raison garder et partir des informations dont on dispose pour dégager quelques éléments de sens.

Il semble plus que probable que les Occidentaux, notamment les Américains, savaient qu’un tel coup d’Etat se préparait.

Rappelons que l’Ambassade de France, ainsi que notre consulat avaient fermé leurs portes dès le 13 juillet pour « raisons de sécurité ». Par ailleurs, la tradition des coups d’Etat est ancienne en Turquie (notamment en 1960,1971, 1980, 1997) et, historiquement, aucun coup d’Etat réussi dans ce pays n’a eu lieu sans l’aval des Etats-Unis. Il faut garder à l’esprit que la Turquie est la base avancée de l’OTAN au Sud de l’Europe et que, durant la Guerre froide, le pays était d’une importance stratégique pour Washington. Son poids est demeuré cardinal, a fortiori dans le contexte actuel d’une déstabilisation du Moyen-Orient et d’une rivalité régionale (et globale) forte avec la Russie.

Si on ne connaît toujours pas bien les contours exacts du Deep State turc, on sait que ses racines plongent dans l’époque kémaliste, lorsque les élites laïques ont cherché à se protéger, notamment via l’armée. Mais c’est surtout après la Seconde Guerre mondiale que le Deep state a été organisé par Washington pour contrer le risque d’un changement de régime en Turquie et prévenir tout basculement du pays à l’Est. Dans le cadre des opérations clandestines GLADIO de la CIA en Europe, nombre de militaires turcs ont été directement formés par les Américains tandis que le Pentagone prenait une influence considérable au sein des forces armées turques. Le Deep State se serait étendu également aux civils, qu’il s’agisse d’importants acteurs économiques, de hauts fonctionnaires dans l’administration ou d’hommes politiques. Certaines mafias seraient également entrées dans ce système opaque. Depuis la Guerre froide, le Deep State, d’obédience nationaliste et kémaliste, aurait ainsi éliminé nombre d’opposants politiques et largement contribué à la lutte contre les Kurdes. Je vous invite à lire notamment l’enquête extraordinaire du NewYorker sur “l’Etat profond” riche d’anecdotes … Ainsi, ses “membres” utilisaient des Renault blanches comme “signature”. Dans certaines villes à forte présence kurde, la seule présence d’une Renault blanche pouvait vider une rue en l’espace de quelques secondes. En 1996, une voiture a été victime d’un accident de la route. Trois de ses quatre occupants furent tués. Parmi eux, un tueur ultra-nationaliste, un vendeur de drogue, un ancien chef de la police d’Istanbul et un membre du Parlement : une sorte de symbole de ce qu’était alors l’Etat profond en Turquie.

Par ailleurs, on sait aujourd’hui que l’organisateur du coup d’Etat serait le Général Akın Ozturk, commandant de l’Armée de l’Air entre 2013 et 2015, tenu pour proche de Fethullah Gülen, ancien allié mais aujourd'hui rival de Recep Erdogan (il vit depuis 1999 en exil aux Etats-Unis). C’est donc au sein de l’Armée de l’Air que le coup d’Etat a été préparé et l’on sait que la base aérienne d’Incirlik a joué un rôle important pour ravitailler en vol les F-16 utilisés pendant le putsch. Base aérienne qui depuis sa mise en service en 1955 accueille des éléments de l'United States Air Forces in Europe servant de support aux opérations de l'OTAN et aujourd’hui aux opérations contre la Syrie.

L’ancien chef du bureau de renseignement de l'état-major turc, Ismail Hakki Pekin, a déclaré que les services spéciaux américains étaient derrière le putch : “Cette organisation n'aurait pas osé entreprendre le coup d'État sans en informer les États-Unis. Je considère que les services spéciaux américains sont derrière cette tentative ". Et de préciser : “Le fait qu'une tentative de coup d'État était imminente ne laissait aucun doute. On attendait le Conseil militaire et ces gens devaient être destitués, les listes étaient déjà établies. Je crois qu'ils l'ont entrepris car ils savaient qu'une deuxième opportunité ne se présenterait pas”.

Si rien ne permet toutefois d’affirmer que la CIA était directement derrière le coup, tout porte à croire que les services américains savaient qu’il se préparait.

Quels étaient alors les intérêts des Américains ? Lancer un avertissement à Erdogan, dont les élans néo-ottomans à la fois islamistes et nationalistes, la prise d’autonomie de plus en plus grande, le double jeu de moins en moins discret et défendable vis à vis de l’Etat islamique comme la lutte contre les Kurdes syriens soutenus par Washington commençaient à fortement agacer ? Un coup de semonce pour empêcher son rapprochement récent avec Moscou et lui rappeler “qui l’avait fait roi” ? Dans cette hypothèse, la suite des événements ne sert pas forcément Washington. Le président turc sort non seulement victorieux mais populairement renforcé de cette tentative de déstabilisation et/ou d’intimidation. Les Américains pensaient-ils vraiment que le coup d’Etat réussirait ? Le caractère quelque peu amateur des actions putschistes, notamment concernant les cibles envisagées laissent penser que tout n’a pas été planifié pour une réussite. Pensaient-ils pouvoir installer en Turquie un régime d’équilibre entre les islamistes pro-Gülen et les forces laïques kémalistes ? Là encore, ce serait un désaveu. Toutes les hypothèses laissent en réalité peu de conséquences heureuses pour Washington, dont les relations avec Ankara risquent de s’envenimer gravement au moins à court terme : les Américains seront obligés de refuser l’extradition de Gülen (une interdiction assimilée à un acte de guerre, dixit le Premier ministre turc) tandis que les Turcs vont plus que jamais jouer la carte d’un complot de la CIA.

Mais les Américains n’étaient probablement pas les seuls à savoir … car il en était probablement de même du côté turc !

Les Turcs savaient qu’un coup d’Etat se préparait (grâce aux Russes ?) : une manière pour Erdogan de tendre un piège aux putschistes et de transformer le coup d’Etat en coup d’éclat.

Notons que le Premier ministre turc a été le premier à s’exprimer, avant les putschistes qui feront passer ensuite un message à la télévision, pour annoncer que le gouvernement allait réagir et que tout allait être fait pour inverser le mouvement. Dans la chronologie des événements, le moment de basculement est venu de l’appel d’Erdogan via FacebookTime lors duquel il a appelé les Turcs à sortir dans les rues pour empêcher le coup d’Etat. Son message a été alors massivement relayé par les mosquées. Le mouvement des pro-Erdogan a été particulièrement rapide et visible toute la nuit via l’application Periscope : les rues et les places se sont remplies, laissant les putschistes tout à fait démunis.

Notons que le message des Etats-Unis appelant à “soutenir les institutions démocratiquement élues” en Turquie (autrement dit le camp d’Erdogan) est arrivé assez tard dans la soirée (vers 1h du matin heure française), c’est-à-dire à un moment où Washington était certain que le coup d’Etat avait échoué. Un long moment d’attente qui n’a certainement pas plu à Ankara.

Il semble que les putschistes étaient une minorité assez mal organisée, proche de la confrérie Gülen, et en réalité qu’ils furent forcés d’agir en urgence car “une opération anti-Gulen dans l'armée était planifiée pour le 16 juillet” (propos de l'écrivain Ahmet Sik rapportés par Georges Malbrunot). Un mandat d’arrêt avait ainsi été signé la veille par le président turc contre un certain nombre de haut gradés, révèle également le grand reporter du Figaro. Les services secrets turcs étaient inquiets et avaient décelé des mouvements inhabituels au sein de l’armée turque la veille : autrement dit, Erdogan était bien prêt à tendre un piège aux putschistes, ce qui peut expliquer la confiance du Premier ministre turc dans ses déclarations dès le début du coup.

Si les putschistes n’ont pas pu s’organiser suffisamment, certaines de leurs actions auraient pu être décisives. Comme le rapporte Asli Aydintasbas, chercheur au European Council on Foreign Relations, un groupe de forces spéciales a tenté de liquider le président turc qui était alors dans un hôtel de Marmara où il passait ses “vacances”. Quand les membres putschistes des forces spéciales sont arrivés, Erdogan n’avait quitté les lieux que depuis une petite heure. Il s’en est donc fallu de peu. D’après The Avionist, l’avion où se trouvait ensuite Recep Erdogan a été suivi par des F-16 putschistes et n’aurait pu s’en sortir par chance qu’en donnant les codes de vol de Turkish Airlines !

On voit ainsi que le coup d’Etat était bien sérieux, mais que, dans la mesure où les services turcs avaient été alertés, les putschistes ont du accélérer la cadence et se sont assez vite retrouvés piégés. Sans unité de l’armée, sans direction précise, ils n’ont pas reçu le soutien de l’opposition politique. Le rouleau compresseur de la police, des services secrets et de l’AKP ont fait le reste dans les heures et les jours qui ont suivi : Erdogan est aujourd’hui le maître incontesté de la Turquie. L’Armée et l’administration (justice, enseignement, médias, etc...) ont été vidées de leurs éléments d’opposition. On parle d’une purge touchant plus de 50 000 personnes et toujours en cours.

Un dernier élément à prendre avec des pincettes dans la mesure où, primo, il est extrêmement récent et secundo qu’il vient de sources iraniennes. D’après FARS News Agency, les services secrets turcs auraient été avertis de l’imminence du coup d’Etat … par leurs homologues russes ! Il faut raison garder : les Turcs savaient probablement pour le coup d’Etat, avec ou sans les informations des Russes. Il est néanmoins possible qu’avec les moyens de détection dont les Russes disposent en Syrie, notamment sur leur base aérienne d’Hmeimim, ils aient intercepté des informations qu’ils ont ensuite transférées aux autorités turques. Autrement dit encore, même si cette information n’est pas confirmée, le fait même qu’elle ait été “délivrée” par les Iraniens illustre le mouvement extrêmement rapide, depuis un mois, de rapprochement entre la Russie et la Turquie (sans oublier Israel qui tente d’y trouver son intérêt) et peut-être même avec l’Iran, ce qui pourrait annoncer un tournant dans la crise syrienne, mais a minima ne doit pas faire l’affaire de Washington… Erdogan devrait rencontrer son homologue en Russie dès cet été, probablement en août. Les sanctions économiques entre les deux pays (qui impactent beaucoup l’économie turque déjà affaiblie par la dégradation du climat sécuritaire et ses conséquences sur le tourisme) devraient être levées, ce qui est déjà partiellement le cas, et il n’est pas improbable que le projet de “Turkish Stream” (gazoduc délivrant du gaz principalement russe via la Turquie, gelé à la suite de la crise russo-turque de 2015) reprenne son cours. Plus que jamais, la Russie apparaît comme un acteur central au Moyen-Orient, qui parvient, malgré son engagement direct aux côtés de Bachar el-Assad en Syrie, à parler avec toutes les parties prenantes. Inversement, les Etats-Unis en pleine campagne présidentielle, paraissent sur la défensive, contraints de s’acheminer en Syrie vers un compromis avec les Russes (John Kerry était à Moscou pour parler de coopération militaire et du Front Al-Nosra le jour du coup d’Etat manqué !) et il semble évident que le président turc n’a pas l’intention de faire les frais ou de se laisser marginaliser par un éventuel accord global russo-américain qui aurait pour lui des conséquences régionales. Le nouveau rapport de force en Turquie pourrait risquer d’affaiblir davantage encore leurs positions de négociation.

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Cougar 22/07/2016 02:18

Merci, Madame, pour vos articles. Leur clarté, leur justesse font que je regrette de ne pas en lire un quotidiennement!!!