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BOUGER LES LIGNES - C. Galactéros

Quand la CIA et le Pentagone se combattent à Alep ou les affres du “leadership from behind”

7 Avril 2016 , Rédigé par Caroline Galactéros Publié dans #Moyen-Orient, #Signaux faibles, #Etats-Unis, #Géopolitique

Les forces spéciales américaines sont présentes en Syrie.

Les forces spéciales américaines sont présentes en Syrie.

Un mauvais film d’espionnage ? Un bon roman de Gérard de Villiers ?

Ni l’un ni l’autre. Nous sommes à Alep en 2016. Les « rebelles » soutenus par la CIA et les Kurdes du « Front démocratique syrien » appuyés par le Pentagone s’affrontent violemment dans le Nord-est de la Syrie. Absurde. Tragique. Indécent. C’est pourtant ce que révèle le Los Angeles Times, dans un article traduit par Charles Sannat sur le site Insolentiae.com. Pauvres Syriens...

Comment a-t-on pu en arriver là ?

A partir de 2011, dans une opération menée conjointement avec l’Arabie Saoudite (voir notre article sur l’opération Timber Sycamore), la CIA a délégué à Riyad son soutien aux groupes islamistes sunnites rebelles, alors présentés comme “modérés” et même “démocrates” (sic). Mais, derrière l’engageant label d’Armée syrienne libre, la rébellion syrienne chargée d’organiser la chute du régime baasiste de Bachar el-Assad n’a que très peu à voir avec un printemps démocratique des peuples. Elle offre bien plutôt le spectacle inquiétant d’un “camaïeu de vert foncé”, allant de l’islamisme bon teint au djihadisme ultraviolent d’Al-Qaïda. Les subtilités byzantines de cet aréopage destinées à perdre l’observateur naïf ou complaisant ont été élaborées par Ankara, Riyad et Doha, parrains attentifs de ce dépècement d’une Syrie convoitée pour sa situation stratégique. Son nationalisme laïc sous contrôle d’un clan alaouite les gêne grandement dans leur offensive tous azimuts face à la ré-émergence politique et économique du chiisme. Mais, comme toujours, les marionnettes cisaillent assez vite les fils qui les retiennent et les armes américaines et françaises (notamment des missiles anti-chars TOW), complaisamment fournies à ces “good guys”, tombent progressivement dans les mains du Front Al-Nosrah (branche syrienne d’Al Qaida), dont notre ex-ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, nous assurait d’ailleurs en 2012 déjà, dans un aveu confondant de duplicité, qu’il “faisait du bon boulot” (sic).

L’équation américaine se complique alors singulièrement : non seulement leurs “gentils” rebelles islamistes se montrent incapables de faire tomber le “méchant” Bachar, mais leur ressemblance idéologique manifeste avec les très méchants combattants de l’Etat islamique rend improbable d’espérer une défaite de Daech, l’autre objectif affiché de l’implication américaine. Il n’en faut pas plus au Pentagone pour changer son fusil d’épaule et court-circuiter la CIA. Désormais, les Américains soutiennent les Kurdes syriens pour couper l’autre “tête du serpent” qu’est l’Etat islamique. Cela posait néanmoins quelques problèmes “cosmétiques”.

Primo, les Kurdes syriens du Parti de l’Union démocratique (PYD) et de son bras armé, les Unités de protection du peuple (YPG), sont au moins tactiquement sinon stratégiquement les alliés de Bachar el-Assad, comme l’a démontré la bataille d’Alep, où les forces kurdes ont avancé de conserve avec le régime de Damas et l’aviation russe pour grignoter le territoire des rebelles (armés par la CIA).

Secundo, le PYD kurdo-syrien est une émanation du PKK kurdo-turc, ennemi farouche du régime turc, membre de l’OTAN, donc allié des Etats-Unis.

Tertio, comment faire avaler aux puissances sunnites alliées des États-Unis que l’avenir de la Syrie ne passera finalement pas par des islamistes fidèles à l’idée d’un grand Sunnistan, mais par des Kurdes laïcs, socialisants et proches du Kremlin ? La fuite en avant se poursuit et les Etats-Unis créent une nouvelle coalition de rebelles fréquentables, le Front démocratique Syrien (FDS), composé en réalité de 80% de Kurdes syriens d’après le général Joseph Votel, alors commandant des opérations spéciales américaines.

C’est ainsi que les Américains sont passés du cynisme à l’absurde : à la mi-février 2016, la milice Fursan al Haq (ou les Chevaliers de la Vertu), formée par le Qatar en septembre 2012 et armée par la CIA, a été expulsée de la ville de Marea (environ 35 km au nord d’Alep) par les Forces Démocratiques Syriennes, appuyées par le Pentagone, en provenance de régions contrôlées par les Kurdes à l’est. Notons au passage que Fursan al Haq fait partie de la coalition Fatah Halab (Conquête d'Alep) dominée par les Frères musulmans et leur Front islamique en Syrie, dont font partie les salafistes de la brigade Ahrar al-Sham, qui eux-mêmes combattent au sein de la coalition Ansar al-Charia (les Partisans de la Charia) dans le Gouvernorat d’Alep avec le Front al-Nosrah, franchise locale d’Al-Qaïda. La boucle est bouclée ! La CIA a visiblement du mal à se séparer du Golem djihadiste qu’elle a enfanté en Afghanistan dans les années 1980…

A l’heure actuelle, les islamistes “CIA backed” semblent reclus dans le Gouvernorat d’Alep, alors que l’Armée syrienne de Damas, appuyée par les Russes et les Iraniens, a libéré une grande partie de la ville, capitale économique de la Syrie, et coupé l’une des deux routes qui reliaient le territoire sous contrôle rebelle à la Turquie.

Déboussolés par l’intervention russe, les Américains semblent jouer la stratégie du chaos au risque de se prendre les pieds dans le tapis : leur approche classique qui consiste à appuyer tous les belligérants d’un conflit, pour au moment jugé opportun, décider arbitrairement d’un interlocuteur légitime, l’imposer diplomatiquement et marginaliser les autres, est éminemment aléatoire. Lorsque le Pentagone et la CIA finissent par se retrouver en duel sur les hauteurs d’Alep, la révélation de ces intrications dangereuses à la fois cyniques et contradictoires (sans doute renforcée par les traditionnelles rivalités inter-Services) est fortement décrédibilisante politiquement et militairement pour Washington. Comme le disait déjà, en 1926, Joseph Kessel lors de la crise du Djebel Druze en Syrie, « mieux vaut abandonner la partie que de s’user à la jouer mal ».

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