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BOUGER LES LIGNES - C. Galactéros

La carte et le territoire : le moment kurde

14 Mars 2016 , Rédigé par Caroline Galactéros Publié dans #Dossier de Fond, #Géopolitique, #Russie, #Moyen-Orient

Des combattantes des YPJ, les forces armées féminines du Kurdistan syrien

Des combattantes des YPJ, les forces armées féminines du Kurdistan syrien

La presse parle souvent des « Kurdes » qui se battent contre Daech ou qui mènent une lutte armée contre le pouvoir central d’Ankara. Ce mot-valise est un raccourci tant la situation des Kurdes est complexe. En réalité, le peuple kurde est dispersé sur un immense territoire qui comprend le Sud-Est de la Turquie, le Nord de la Syrie, le Nord de l’Irak et le Nord-Ouest de l’Iran. Minoritaires dans l’ensemble de ces pays, les Kurdes font le jeu de bien des puissances pour servir de levier stratégique au Levant et se servent eux aussi de ces Etats qui cherchent à influer sur la région en les utilisant. La récente guerre civile qui touche la Syrie et l’Irak est l’illustration parfaite de cette « carte kurde » jouée par les États-Unis comme par la Russie pour transformer des rapports de force régionaux. A tel point que face à l’implosion des Etats syrien et irakien et à la mort annoncée des accords Sykes-Picot de 1916, on assiste aujourd’hui à un véritable « moment kurde », pivot probable d’une reconfiguration plus générale du Moyen-Orient.

L’objet de cet article est d’une part de présenter les différents « Kurdistan » qui existent aujourd’hui, en incluant les liens qui les unissent ou les désunissent entre eux, et d’autre part de présenter les jeux d’alliance entre lesquels ces différents « Kurdistan » sont pris en tenaille.

De manière synthétique, il existe plusieurs « Kurdistan » :

  1. Le Kurdistan irakien d’Erbil, largement autonome du pouvoir central de Bagdad ;
  2. Le Kurdistan turc n’existe pas en tant que tel, mais est marqué par les actions d’un mouvement autonomiste armé, le PKK, et par différents partis pro-kurdes représentés au Parlement turc ;
  3. Le Kurdistan syrien apparaît depuis la Guerre civile syrienne comme une entité largement autonome ;
  4. Le Kurdistan iranien ne dispose d’aucune autonomie politique ou administrative. Le PKK dispose d’une branche armée en Iran.

1 - Le Kurdistan irakien d’Erbil est largement autonome du pouvoir central de Bagdad dans une forme particulièrement poussée de fédéralisme.

Le Gouvernement régional du Kurdistan a obtenu sa quasi-indépendance suite à l’intervention américaine de 2003 et a été reconnu comme entité autonome par la Constitution irakienne de 2005 et par la communauté internationale.

Dirigé depuis 2005 par Massoud Barzani, fils du leader historique kurde Mustafa Barzani (1903-1979), il est un allié indéfectible des Etats-Unis. Le 2 juillet 2014, un référendum sur l’indépendance a été annoncé par le président Barzani, proposition réitérée le 3 février 2016. Néanmoins, dans le contexte actuel, une indépendance complète du Kurdistan irakien est encore inenvisageable.

Le Kurdistan irakien dispose de sa propre force armée, les Gardes régionaux du Kurdistan, appelés couramment « Peshmergas », équipés et financés par Washington. Erbil vend également son propre pétrole sans passer par l’Etat central. Si les Peshmergas d’Irak s’en sortent beaucoup mieux que l’armée irakienne sur le terrain militaire de la guerre contre Daech, la situation politique au Kurdistan irakien est loin d’être stable. Le régime d’Erbil n’a rien de démocratique et depuis huit mois, une vague de contestation sans précédent depuis les révoltes contre Saddam Hussein dans les années 1990 monte dans la région, sur fond de non-paiement du traitement des fonctionnaires et d’accusations de corruption.

2 - Le Kurdistan turc n’existe pas en tant que tel, mais est marqué par un mouvement autonomiste armé, le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK).

Ankara ne parle pas de Kurdistan préférant l’expression de « région d’Anatolie du sud-est ». Le traité de Sèvres de 1920 prévoyait la création d’un Etat kurde, projet enterré trois ans plus tard par le traité de Lausanne. A partir de la création de la République turque en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk, les Kurdes se soulèvent régulièrement face aux mesures de répression du gouvernement central à leur endroit. Ankara réprimera violemment les soulèvements, cristallisant progressivement l’identité des Kurdes de Turquie.

C’est en 1978 qu’est formé le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), qui va mener des actions armées spectaculaires à partir de 1984. D’obédience marxiste-léniniste lors de sa création par Abdullah Öcalan, le PKK a perdu progressivement cette identité politique héritée de la Guerre froide pour lui préférer une forme plus douce de collectivisme et de démocratie locale assez libertaire (doctrine du « confédéralisme démocratique »). Le PKK ne demande plus son indépendance mais seulement une forte autonomie culturelle et politique. La lutte armée entre le PKK et l’armée turque n’a jamais vraiment cessé, mais a connu des hauts et des bas. Après l’arrestation d’Abdullah Öcalan en 1999, un cessez-le-feu est entré en vigueur, renié dès 2004.

Le PKK figure sur la liste des organisations terroristes de nombreux pays, notamment sur celles des Etats-Unis et de l’Union européenne, mais pas sur celle de l’ONU. Le PKK a été financé, armé et soutenu au cours de son histoire par l’URSS, puis plus discrètement par la Russie, la Grèce, Chypre ou encore la Syrie des Assad, qui lui a longtemps servi de base arrière. Depuis l’intervention américaine de 2003, le PKK a organisé des bases militaires et ses quartiers généraux au Nord de l’Irak dans les monts Qandil. L’armée turque y effectue régulièrement des frappes.

Depuis 2011 et particulièrement depuis 2015, sur fond de guerre civile en Syrie, les tensions grandissent de nouveau entre l’Armée turque et les combattants kurdes du PKK. Ces derniers mènent des actions armées de plus en plus nombreuses. Le régime de Recep Erdogan y répond par une violence particulièrement forte, y compris contre les populations civiles de l’Anatolie du sud-est. Des tranchées et des barricades apparaissent dans les villes kurdes de Turquie pour ralentir les opérations de l’armée.

Parallèlement aux actions armées du PKK, il existe en Turquie des partis politiques pro-kurdes de gauche. Régulièrement interdits, ils réapparaissent sous des noms différents. Le dernier en date est le Parti régional démocratique qui n’existe qu’au niveau local. Aux élections législatives de 2015, ce parti fut représenté au Parlement par le Parti démocratique des peuples (HDP) qui est parvenu à faire élire 80 députés, un record jusqu’à maintenant pour un représentant de la cause kurde.

3 - Un Kurdistan syrien ou « Rojava » en phase d’émergence

Sous Hafez el-Assad puis sous Bachar el-Assad, la laïcité très stricte du Parti Baas syrien empêchait toute revendication communautaire kurde qu’elle fût religieuse ou ethnique, mais permettait néanmoins leur protection à l’instar des autres minorités (Alaouites, Druzes, Yazidies, etc.) contre le développement d’un islamisme radical qui serait né de l’immense masse sunnite du pays. Jusqu’à la fin des années 1990, le régime de Damas, par hostilité envers Ankara, encouragera largement les activités du PKK en Turquie. Abdullah Öcalan habitera Damas de 1980 à 1998 avant de rejoindre l’Europe puis d’être finalement emprisonné en Turquie en 1999. Le soutien syrien au PKK et à la cause kurde de manière générale s’est estompé à partir de cette date, lorsque la Turquie a menacé d’intervenir directement sur le sol syrien pour venir débusquer les activistes du PKK.

La « révolution » de 2011 (en réalité largement fomentée de l’extérieur par la Turquie, le Qatar, l’Arabie Saoudite et appuyée par les Etats occidentaux) a échoué à renverser Bachar el-Assad car une grande majorité de la population sunnite urbaine adhérait au modèle syrien laïc défini par Damas et le parti Baas. Lorsque la Guerre civile syrienne débute en 2011, les populations kurdes du Nord de la Syrie se soulèvent dès le départ, mais dans le seul but d’obtenir le contrôle et l’autonomie du Kurdistan syrien, dit encore Kurdistan occidental, ou « Rojava » (qui signifie Ouest en kurde).

A partir de 2012, l’armée syrienne a perdu de larges territoires dans tout le pays pour ne plus contrôler que la région de Damas et la région alaouite de Lattaquié, ainsi que l’espace reliant ces deux zones (Homs, Hama) où les combats furent particulièrement rudes et les délimitations territoriales particulièrement changeantes. L’armée du régime se retire volontairement en juillet des zones du Nord du pays, où la population kurde se concentrait historiquement dans les trois enclaves d’Afrin à l’Ouest, de Kobané au centre et de Djéziré à l’Est.

Dès 2012, les Kurdes contrôlent leur propre territoire et vont progressivement y établir un véritable gouvernement. Le Parti de l’Union démocratique (PYD) et sa branche armée, les Unités de protection du peuple (YPG), vont jouer le rôle principal dans cet accès des Kurdes syriens à une autonomie de fait. Le PYD a été créé en 2003 par des activistes kurdes proches du PKK turc, qui demandent non l’indépendance du Kurdistan syrien, mais une forte autonomie au sein d’une Syrie fédérale. Cet activisme autonomiste kurde du PYD sera combattu par le régime de Damas qui craint alors une déstabilisation du Nord du pays. De nombreux membres du PYD vont être emprisonnés. A cette période, le soutien syrien à la cause kurde s’est estompé : Ankara et Damas oeuvrent tous les deux pour tarir toute forme d’autonomisme. L’ingénieur chimiste Saleh Muslim Mohammed dirige le PYD depuis 2010, avec Asya Abdullah depuis 2012. Le PYD est affilié au PKK turc et, comme lui, partage une doctrine alliant collectivisme économique, socialisme libertaire et confédéralisme démocratique. Depuis le 12 novembre 2013, le Kurdistan syrien dispose de sa propre administration autonome. Un gouvernement autonome est annoncé par le PYD en janvier 2014. Ce sont toujours Saleh Muslim et Asya Abdullah qui commandent cet Etat de fait.

Les YPG, forces armées du PYD, commandées par Ciwan Ibrahim, vont jouer un rôle essentiel dans le conflit syrien. Elles n’affronteront que très sporadiquement les forces du régime du Bachar el-Assad. Si elles s’allient tactiquement en 2011 avec l’Armée syrienne libre – paravent militaire de l’offensive islamiste sunnite considéré et “vendu “ aux opinions publiques par l’Occident comme acceptable et légitime – les YPD vont rapidement avoir pour ennemis principaux l’ensemble des groupes armées islamistes qui pullulent en Syrie, que ce soit l’Etat islamique, le Front al-Nosrah (branche syrienne d’al-Qaïda) ou Ahrar al-Sham (salafistes proches des Frères musulmans et de la Turquie). Dans les médias occidentaux, les forces kurdes de Syrie vont être présentées comme le meilleur rempart contre l’Etat islamique, notamment après la bataille de Kobané (13 septembre 2014 - 14 juin 2015). Mais les mêmes médias omettent souvent de dire que les YPG ne se battent pas seulement contre Daech, mais, de manière cohérente, contre l’ensemble des groupes islamistes présents en Syrie, y compris contre ceux que les pays occidentaux soutiennent de facto via leur alliance sunnite avec la Turquie, l’Arabie Saoudite et la Qatar. Ils omettent également souvent le fait que les forces kurdes syriennes ne combattent pas le régime de Bachar el-Assad. En réalité, il pourrait même s’agir pour le Kurdistan syrien d’une alliance stratégique de plus long terme avec le régime de Bachar el-Assad dans l’objectif de négocier ensuite une Syrie fédérale au sein de laquelle le Rojava disposerait d’une large autonomie politique et administrative.

Quelle est la situation des YPG en Syrie ? Diverses sources font état de 20 000 à 50 000 combattants répartis sur les différents territoires contrôlés par le PYD. La fourchette haute est la moins souvent citée. L’une des particularités liées à l’idéologie laïque, marxiste et révolutionnaire du PYD est que les forces YPG sont composées d’un grand nombre de femmes combattantes. Elles seraient 40% selon Foreign Policy, intégrées dans des unités mixtes, ou dans les Unités de protection de la femme (YPJ), branche féminine des YPG. Les combattantes des YPG sont un atout particulièrement important et inspirent une véritable terreur aux combattants de Daech. En effet, Rusen Aytac, chargé du département des droits de l'Homme à l'Institut kurde de Paris, explique : « Pour un membre de l'État islamique il est beaucoup plus difficile de combattre les femmes car selon eux se faire tuer par une femme équivaut à l'exclusion du Paradis. Dans leur conception, être tué par une femme équivaut à du déshonneur ». Les YPG sont également formés d’un grand nombre de combattants turcs du PKK, qui ont joué un rôle particulièrement important lors du siège de Kobané, ainsi que de turcs du Parti communiste marxiste-léniniste (MLPKP) qui forment entièrement le bataillon al-Shahid Sarkan (le martyr Sarkan). Des combattants étrangers, notamment d’anciens militaires occidentaux ou des afficionados du socialisme d’Öcalan, forment également la Brigade internationale de libération au sein des YPG.

L’une des particularités du Kurdistan syrien est sa relative mésentente avec le Kurdistan irakien, point essentiel qui permettra ensuite de mieux cerner les rivalités entre grandes puissances (USA et Russie notamment). En effet, le Kurdistan syrien est un allié direct du PKK turc alors que le Kurdistan irakien de Barzani est de facto un allié de la Turquie. Dans la mesure où Erbil est directement sous l’influence de Washington et que Washington et Ankara font partie de l’OTAN, il ne pouvait en être tellement autrement. La Guerre contre l’Etat islamique a fait apparaître des points de convergence tactiques entre les deux Kurdistan, mais également des points de divergence.

Ainsi, en juillet et août 2014, les YPG s'allient avec le Kurdistan irakien de Barzani pour lutter conjointement contre Daech qui progresse rapidement en Irak. Des unités YPG pénètrent en Irak et ouvrent un couloir humanitaire dans les monts Sinjâr pour procéder à l'évacuation de 100 000 réfugiés Yézidis menacés de famine et de massacre par l'État islamique. Inversement, Massoud Barzani, dirigeant du Kurdistan irakien, a parrainé la création, le 26 octobre 2011 à Erbil, du Conseil national kurde (CNK) pour représenter les Kurdes syriens et concurrencer le Conseil national syrien (CNS), faux-nez des Frères musulmans et de la Turquie. En 2012, le CNK regroupe une quinzaine de partis kurdes syriens. Le CNK pro-Barzani critique vertement le PYD pro-PKK, l’accusant de soutenir le régime de Damas. Mais, le 12 juillet 2012, CNK et PYD signent un accord d'union dans une structure commune, le Conseil suprême kurde, au sein duquel le PYD va rapidement prendre l’ascendant sur le CNK, au point qu’en décembre 2013 et en janvier 2014, le Gouvernement régional du Kurdistan irakien fermera brièvement la frontière entre les deux proto-Etats pour forcer le PYD à rendre une partie de ses pouvoirs au CNK. Ces rivalités entre les deux Kurdistan vont nourrir les luttes d’influence entre Moscou et Washington pour peser sur l’avenir du peuple kurde et plus largement sur l’ensemble du Moyen-Orient.

4 - Les Kurdes d’Iran et l’éphémère République de Mahabad

Le peuple kurde est aussi présent au Nord-Ouest de l’Iran, à la frontière avec l’Irak. Comprise entre 7,5 et 10 millions d’habitants, la population kurde représente un peu plus de 10% de la population iranienne.

En 1946, sur fond de Guerre froide, encouragé d’abord par l’Union soviétique, les Kurdes iraniens prennent leur indépendance. Qazi Muhammad proclame le 22 janvier la République de Mahabad. Abandonnée par l’URSS qui souhaite finalement s’associer à l’exploitation du pétrole iranien et ne voulait pas froisser le président Truman, la République de Mahabad tombe le 27 novembre 1946 après l’invasion des troupes iraniennes. Cette République ainsi que son leader restent fortement présents dans l’imaginaire collectif kurde. Les Kurdes iraniens sont depuis soumis à un fort contrôle politique de l’Etat central iranien, que ce soit sous le régime du Shah ou sous celui des Ayatollahs. L'État reconnaît leur langue et leur culture, mais ne leur reconnaît aucune autonomie politique ou administrative. Ce statut s’applique à l’ensemble des minorités ethniques d’Iran.

Il existe en Iran une branche armée du PKK, le Parti de la vie libre du Kurdistan (PJAK). Fondé en 2004 et dirigé par Abdul Rahman Haji Ahmadi et Evindar Renas, le PJAK mène régulièrement des opérations armées en Iran et est souvent aux prises avec les Gardiens de la Révolution.

La lutte Moscou - Washington pour l’influence sur les mouvements kurdes... sur fond de crispation avec la Turquie et l’Iran

Le Kurdistan irakien est le pré carré des Etats-Unis qui le soutient diplomatiquement et se charge de sa sécurité régionale. Erbil est pour Washington le moyen de conserver une influence considérable sur une région de l’Irak politiquement et économiquement (relativement) stable. Cette tutelle américaine transparaît dans l’engagement terrestre des Peshmergas irakiens contre l’Etat islamique, réalisé de conserve avec les frappes aériennes de la coalition internationale. Un récent reportage dans le numéro du 10 mars 2016 de l’hebdomadaire Le Point sur les combattants kurdes à Makmouk, au Sud-Est de Mossoul, illustre cette influence américaine au Kurdistan irakien. A l’inverse, l’Iran et la Russie vont plus volontiers s’appuyer en Irak sur l’armée du gouvernement chiite de Bagdad.

Le Kurdistan syrien est quant à lui l’enjeu d’un savant équilibre d’alliances qui nécessite quelques explications.

A première vue, surtout si l’on observe la manière dont les combats sont retranscrits dans la presse, il semble que les Kurdes syriens soient eux aussi du côté de la coalition internationale...donc du côté de Washington. Ce n’est que très partiellement vrai. En effet, depuis le début du conflit en Syrie, les Kurdes syriens du PYD ont démontré leur pragmatisme et leur habileté pour s’allier tactiquement voire stratégiquement lorsqu’il le fallait avec un grand nombre d’acteurs aux positions parfois opposées.

Le premier élément est la manière dont le PYD a réussi à prendre en Syrie l’ascendant sur tous les autres partis kurdes et notamment à délégitimer le Conseil national kurde de Barzani (pro-américain). Il semblerait bien que cet ascendant du PYD n’ait été rendu possible que par un accord tacite entre le parti kurde proche du PKK et le régime syrien de Damas qui l’a soutenu à partir de 2012 alors qu’il l’avait jusque là fortement combattu. De fait, l’armée syrienne a fait volontairement le choix de quitter les territoires kurdes dès juillet 2012. Le dernier événement qui marque ce rapprochement notoire entre le PYD et le régime date de la bataille d’Alep de janvier/février 2016. Le régime de Bachar el-Assad, appuyé par les frappes aériennes russes et les combattants chiites iraniens, irakiens et libanais, a réussi à couper l’une des deux routes qui permettaient aux rebelles islamistes de joindre Alep et la frontière turque au Nord de la Syrie. Cette reprise d’Alep et ce « coup de faucille » russo-irano-syrien s’est fait main dans la main avec les combattants des YPG qui ont ainsi profité de cette déconfiture des rebelles pour tenter de faire la jonction entre les enclaves d’Afrin à l’Ouest et de Kobané plus à l’Est. Effectivement, entre ces deux enclaves kurdes se trouvent encore à ce jour des combattants rebelles du côté d’Afrin et des combattants de Daech du côté de Kobané. La coopération entre Damas et les YPG sur ce terrain a été des plus fructueuses pour le régime comme pour les Kurdes, dont l’autonomie politique et administrative nécessite pour être viable que les trois provinces d’Afrin, de Kobané et de Djéziré se rejoignent dans une large bande de terre longeant tout le Nord de la Syrie d’Ouest en Est. Cette bande de terre kurde formerait un véritable mur entre la Syrie et la Turquie, bouclier qui enchante Damas et fait fulminer Ankara.

Les YPG ne sont pas seulement proches du régime de Bachar el-Assad, ils le sont également et de plus en plus des deux grands alliés de ce dernier, la Russie et l’Iran.

Concernant la Russie, Moscou est le premier pays à avoir accueilli sur son sol un bureau représentant le PYD (sous forme non de représentation diplomatique, mais d’organisation non gouvernementale”). On notera aussi qu’au Nord d’Alep, les combattants kurdes ont avancé couverts par l’aviation russe contre les rebelles d’al-Nosrah et de Ahrar al-Sham. Enfin, comme le révélait le magazine Intelligence Online, les Russes fournissent aujourd’hui d’importantes quantités d’armes aux YPG, notamment des lance-grenades RPG-7 neufs. Le PYD, directement lié au PKK turc, a compris que les tensions entre Ankara et Moscou leur donnaient une carte à jouer. En fournissant des armes aux YPG, Moscou menace Ankara d’une déstabilisation accrue de l’Anatolie du Sud-Est, car rien n’indique que les RPG-7 fournis par la Russie pour la Syrie ne puissent pas un jour se retrouver aux mains du PKK turc. La Turquie semble d’ailleurs s’inquiéter que des armes plus perfectionnées ne tombent un jour dans les mains du PKK, comme des missiles portatifs anti-chars (Kornet) ou anti-aériens (Strela ou Igla). Comme Mikael A. Reynolds, professeur associé à l’Université Princeton l’explique bien dans la revue The National Interest, Vladimir Poutine est aujourd’hui le mieux placé pour jouer la carte kurde syrienne. Un coup double contre Washington et Ankara. « Nous savons ce que nous devons faire » avait prévenu le Président poutine après que deux chasseurs F-16 turcs ont abattu un bombardier russe Su-24 en novembre 2015. Il semblerait que la réaction russe puisse aller au-delà des sanctions économiques contre Ankara et du renforcement des moyens anti-aériens russes en Syrie (notamment le déploiement de missiles S-400 à Lattaquié). La réponse russe passe aussi par la carte kurde du PKK turc via le PYG syrien. Le récent souhait de Moscou de voir la Syrie devenir un Etat fédéral doit aussi être vu sous cet angle : pour Recep Erdogan, un Etat fédéral signifierait que la Turquie verrait se constituer à sa frontière Sud, un quasi-Etat kurde allié du PKK et reconnu par la communauté internationale comme celui ayant participé activement à lutter contre l’Etat islamique. Jamais dans son histoire le PKK n’aura pu compter sur une telle “base arrière”, à la fois militaire et symbolique. Ainsi, le soutien discret des Russes au PKK, poursuivi après 1991 et croissant depuis 2015, est un moyen d’enrayer au moins partiellement la tentation turque de déstabiliser le Caucase russe, et notamment la Tchétchénie, via le développement de mouvements djihadistes. La situation n’est en effet pas symétrique : alors que la Turquie est plus petite que la Russie, les Kurdes en Turquie sont 12 à 18 fois plus nombreux que les Tchéchènes en Russie, rappelle Michael A. Reynolds. En matière de déstabilisation potentielle, la carte kurde des Russes est autrement plus mortelle que la carte tchétchène des Turcs.

Le soutien Russe aux Kurdes syriens ne vise pas seulement les velléités impériales de la Turquie islamo-conservatrice de Recep Erdogan. Elle cherche également à compenser l’emprise américaine au Kurdistan irakien en établissant un Kurdistan concurrent en Syrie qui pencherait du côté de Moscou. D’ailleurs, la carte kurde des Russes remonte à Catherine II qui déjà utilisa les guerriers kurdes pour sécuriser les frontières du Sud de la Russie. A partir de 1804, les combattants kurdes s’allièrent aux troupes tsaristes lors des conflits armées entre l’Empire russe et l’Empire ottoman. En 1923, l’URSS créa même le « Kurdistan rouge », à cheval entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. C’est la première existence formelle d’une entité politique kurde. En 1947, le leader kurde Mustafa Barzani, commandant de l’Armée de Mahabad et père de Masoud Barzani, fut accueilli avec deux mille de ses hommes en URSS où il restera près de dix ans avant de retourner en Irak. Le fait que son fils ait fait du Kurdistan irakien un protectorat américain ne doit guère plaire à Moscou. Un renforcement du PKK turc, organisation déjà implantée au Nord de l’Irak dans les monts Qandil, est un danger mortel pour le Gouvernement régional du Kurdistan d’Irak, dont la stabilité est aujourd’hui incertaine depuis qu’un mouvement de contestation populaire a émergé contre le clan Barzani, accusé de corruption.

La situation de l’Iran est quant à elle paradoxale. Téhéran se méfie du PKK qui agit dans le Nord-Ouest du pays via sa branche armée PJAK. En même temps, l’engagement des combattants kurdes du YPG en Syrie permet aux troupes iraniennes déployées sur le sol syrien, notamment les troupes spéciales de la force Al-Qods du général Qasem Soleimani, de souffler un peu, car les pertes humaines du côté iranien sont importantes. L’aide militaire que les Iraniens semblent fournir aux Kurdes syriens leur permet d’alléger le bilan humain de leur intervention et de pouvoir peser dans d’éventuelles négociations avec le PKK en arguant de leur soutien aux Kurdes syriens. Il n’est d’ailleurs pas impossible que Téhéran cherche à négocier avec le PKK turc pour qu’en échange du soutien aux YPG en Syrie, le PJAK (branche armée du PKK en Iran) fasse profil bas quelques temps en Perse.

Quant aux Américains, ils sont pris dans les contradictions de leurs alliances, notamment à l’endroit des Kurdes syriens. Comment soutenir durablement à la fois les Kurdes syriens soutenus par le PKK ...et la Turquie membre de l’OTAN ? Ce double jeu transparaissait déjà lors de la bataille de Kobané où l’aviation américaine avait aidé les troupes kurdes assiégées dans cette ville qui se trouve à la frontière avec la Turquie. Ankara avait quant à elle plutôt entravé les actions du PKK à Kobané et plus généralement en Syrie, préférant ouvrir sa frontière Sud aux rebelles islamistes (Front al-Nosrah, Arhar al-Sham) … que les Kurdes syriens combattent ! L’intervention russe de septembre 2015 et le rapprochement de Moscou avec les Kurdes a poussé Washington à créé, le 11 octobre 2015, les “Forces démocratiques syriennes”(FDS), coalition composée des YPG kurdes, de combattants arabes rebelles et de chrétiens syriaques. Un moyen d’accroître son soutien aux Kurdes syriens sans trop fâcher Ankara. Les FDS apparaissent en effet comme un paravent destiné à cacher l’ascendant militaire sans équivoque des combattants kurdes dans les combats au sol contre Daech, des combattants dont la proximité politique croissante avec les Russes, les Iraniens et le régime de Damas gêne la coalition internationale, les Etats-Unis et leurs alliés sunnites. Les quelques groupes armés arabes au sein des FDS se sont d’ailleurs plaints de ne pas avoir reçu les armes promises par la Coalition … Les Kurdes appliqueraient-ils l’adage anglo-saxon : the winner takes all ? Ils savent bien qu’ils ont les coudées franches car les Américains n’ont d’autre choix que de s’appuyer sur eux au sol s’ils veulent espérer pouvoir reprendre Raqqa (capitale syrienne de l’Etat islamique) avant l’armée de Bachar el-Assad. Se laisser ravir cette prise hautement symbolique serait un terrible camouflet diplomatique pour les pays occidentaux et une victoire totale pour le Kremlin alors que le régime de Damas mène déjà campagne pour reprendre l’antique Palmyre, une autre bataille symboliquement forte.

Le moment kurde et l’avenir du Moyen-Orient

La stratégie américaine qui visait à faire tomber rapidement le régime de Bachar el-Assad pour disloquer la Syrie en plusieurs entités pro-américaines est venue se briser sur l’intervention russo-iranienne. Washington n’a d’autre choix aujourd’hui que de privilégier des mouvements tactiques contradictoires - et politiquement bien aléatoires -, en soutenant un peu toutes les parties pour se ménager une marge de manœuvre politique minimale lorsque les négociations sur l’avenir de la Syrie commenceront réellement. D’où cette apparente incohérence à soutenir des acteurs que tout sépare, comme la Turquie et les Kurdes. Georges Malbrunot révélait ainsi au Figaro que, lors de la bataille d’Alep de février 2016, les FDS (donc les Kurdes en réalité) étaient accompagnées au sol par des conseillers américains qui leur apportaient une aide logistique pour reprendre du terrain sur les “rebelles” que Washington soutient par ailleurs d’une main lâche mais néanmoins certaine. Pire, le soutien américain pour permettre aux Kurdes de réaliser la jointure entre Afrin et Kobané se déroulait alors même que les combattants YPG avançaient au sol en étroite coopération avec l’armée de Bachar el-Assad et sous la protection de l’aviation russe. Comprenne qui pourra ...

Nous assistons aujourd’hui à un véritable « moment kurde » au Moyen-Orient. La “carte kurde” est utilisée par tous les acteurs, Russie et États-Unis en tête. A plus long terme, deux Kurdistan semblent émerger comme quasi-Etats autonomes au sein de nations irakienne et syrienne progressivement (con)fédéralisées. Erbil regarderait vers Washington tandis que Afrin, Kobané et Djéziré lorgneraient vers Moscou. Le PKK turc, renforcé par l’existence d’un Kurdistan syrien et un soutien russe officieux, pourrait constituer une menace politique lourde tant pour la Turquie de Recep Erdogan que pour le Kurdistan irakien de Barzani. Un moyen très sûr de saborder discrètement la tutelle américaine au Levant.

Ce qui compte pour Moscou, c’est de préserver ses intérêts stratégiques et énergétiques dans la zone, de réaffirmer son statut d’interlocuteur incontournable pour tout remodelage des zones d’influence dans le monde, et d’enrayer la déstabilisation régionale au profit des alliés sunnites de Washington (et désormais de Paris). Vladimir Poutine ne souhaite évidemment pas devoir prolonger sa présence militaire sur le théâtre à long terme. Il n’en a pas les moyens. Depuis 6 mois, il joue donc essentiellement de sa capacité de nuisance en poussant Washington à devoir négocier (au sommet et sans doute en secret) avec lui un arrangement politique global lui permettant de se retirer le plus rapidement possible en sécurisant ses intérêts locaux. Comme le président russe vient de le déclarer, la Russie a largement rempli ses objectifs militaires en Syrie. Washington de son côté a été progressivement acculé à devoir reconnaître implicitement l’échec de son plan régional et son incapacité, sauf à entraîner l’OTAN dans une confrontation directe avec Moscou (avec un allié turc partiellement contrôlable) à prendre le dessus dans la région. Match nul donc… ou de l’art de ne pas aller trop loin.

Désormais, si le président russe obtient de Washington que l’Armée syrienne ne soit pas démantelée ni le Parti Baas dissous, que donc le régime syrien (avec lequel la Russie a signé des accords légalisant sa présence et la disposition de ses bases militaires) soit formellement préservé (même si son président actuel devrait être conduit - pour sa sauvegarde et celle de son clan - à devoir s’éloigner), alors la “victoire” serait complète et Washington de son côté pourrait ne pas avoir à reconnaître sa déconfiture stratégique dans la région. Et l’on devra concéder que le “levier kurde” n’aura pas été pour rien dans la consolidation d’un nouvel équilibre au Moyen-Orient très favorable au président russe. Dans The National Interest, Michael A. Reynolds se demandait s’il ne fallait pas le surnommer “the godfather of Kurdistan”...

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