L'Armée russe en Syrie : faux retrait et vrai maintien

Publié le par Caroline Galactéros

L'hélicoptère d'attaque russe le plus moderne, le Ka-52, a fait son apparition en Syrie, filmé sur le bord de mer de Lattaquié. Il pourrait servir à appuyer davantage au sol l'armée syrienne contre l'Etat islamique.

Je vous invite à lire l’excellent article de Dmitry Gorenburg dans War on The Rocks sur le retrait russe de Syrie … qui n’en est pas un. De même, on lira l’excellente analyse d’Igor Delanoë réalisée il y a quelques jours pour l’Observatoire franco-russe.

La manœuvre de Vladimir Poutine tient davantage du registre des perceptions politiques que de la réalité militaire. En plus d’être un coup diplomatique fort utile dans le cadre des négociations de Genève et un atout de politique intérieure en vue des prochaines élections législatives russes, elle vise à normaliser la présence militaire de Moscou en Syrie pour l’installer dans un rythme de croisière de long terme. Le « retrait » ne définit pas comment la Russie quitte la Syrie, mais plutôt comment elle y reste !

Le maintien de la « bulle de protection » russe au Levant

Vladimir Poutine a ordonné à son ministre de la Défense Sergueï Shoïgu que les bases militaires russes de Tartous (navale) et Hmeimim (aérienne) continuent de fonctionner normalement. D’après Dmitry Gorenburg, les travaux à Tartous pour transformer le « point d'appui matériel et technique » en une véritable « base navale » capable d’accueillir un détachement permanent de la Flotte de la Mer noire en Méditerranée continuent, conformément aux investissements consentis avec le régime de Damas avant la Guerre civile syrienne. Parallèlement, la flotte de la Mer noire, en déshérence depuis la fin de la Guerre froide, connaît un certain renouveau. Elle reçoit de nouveaux navires, notamment des corvettes Buyan-M et de nouveaux sous-marins diesel-électrique Kilo-M. Trois frégates de plus grand déplacement devraient également entrer en service cette année. La première, l’Amiral Grigorovitch, a été remise à la marine russe le 11 mars.

De même, Vladimir Poutine n’entend pas céder un pouce de la « bulle de protection » (en anglais, bulle A2-AD pour Anti-Access / Area Denial) formé de différents équipements militaires qui resteront présents en Syrie. Ce sont d’abord les systèmes anti-aériens et anti-missiles à longue portée S-400 complétés par des systèmes de plus courte portée Pantsir-S1, Buk-M3 et Tor-M2. Devrait être maintenue à Tartous la batterie de missiles anti-navires Bastion qui joue un rôle décisif dans la sécurisation de la Méditerranée orientale. La Russie pourrait aussi y conserver ses systèmes de brouillage électronique, particulièrement modernes, dont la présence avait été révélée par le magazine The National Interest tant en Ukraine qu’en Syrie. Cet ensemble de systèmes défensifs crée une véritable enclave russe au Levant et change profondément l’équilibre stratégique dans la région.

Lutter en priorité contre l’Etat islamique pour en récolter les lauriers

L’opération extérieure en tant que telle n’est pas interrompue car la trêve ne concerne ni le Front al-Nosrah ni l’Etat islamique. En frappant en priorité Daech, notamment en soutien de l’Armée syrienne, qui vient de libérer Palmyre, la Russie entend récolter les lauriers de la victoire contre l’Etat islamique, au même titre que la Coalition internationale qui appuie en ce moment même l’avancée des forces irakiennes vers Mossoul.

Il ne restera bientôt en Syrie que 1500 soldats russes (environ) sur les 6000 qui s’y trouvaient avant le retrait. La grande majorité des bombardiers tactiques Su-34 et Su-24 ont déjà regagné leurs bases russes, de même que les avions d’attaque au sol Su-25. Mais un contingent aérien composé d’une dizaine ou d’une vingtaine d’avions devrait rester à Hmeimim, composé du reste des bombardiers Su-24, ainsi que de chasseurs multi-rôles, notamment les modernes Su-30 et Su-35. D’après Dmitry Gorenburg, la tactique russe pourrait en réalité évoluer car si les bombardiers ont quitté le territoire syrien, la majorité des hélicoptères d’attaque Mi-24 et Mi-35 sont en revanche restés. Mieux, pendant que les avions partaient, Moscou aurait déployé très récemment ses hélicoptères d’attaque les plus récents, des Mi-28N Havoc, mais surtout des Kamov Ka-52 Alligator. Cet impressionnant hélicoptère équipé de sièges éjectables (le seul au monde à en disposer) et de rotors contrarotatifs a été filmé le long des plages de Lattaquié (cf. la vidéo en haut de l’article). Une nouvelle illustration de la stratégie de Moscou visant à se servir du théâtre syrien comme d’une vitrine commerciale pour ses meilleurs armements.

Ce déploiement d’hélicoptères pourrait apporter un soutien au sol accru aux forces du régime aujourd’hui en phase de reconquête des territoires de l’Etat islamique à l’Est. La prise de Palmyre ouvre en effet la voie tant vers Deir ez-Zor, ville essentielle du régime assiégée en plein désert par Daech, que vers le sud de Raqqa, capitale de l’Etat islamique. A terme s’ouvre pour l’armée syrienne la perspective d’atteindre la frontière irakienne. Une telle victoire serait symboliquement forte car elle consacrerait l’intégrité territoriale de la Syrie. En revanche, le retrait partiel russe permet néanmoins à Moscou d’exercer une forte pression sur le régime pour qu’il ne brise pas le cessez-le-feu avec les « rebelles » et accepte le cadre des négociations de Genève. Le message est clair : battez-vous contre l’Etat islamique et non contre les « rebelles », vous serez d’autant plus forts pour négocier et empêcher le changement de régime à Damas que souhaitent toujours les Etats-Unis et les puissances sunnites.


En déclarant la victoire et le retrait de ses troupes, le Kremlin engrange les bénéfices politiques de son engagement tout en posant les bases d’une présence militaire de long terme au Levant.

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Alexandre Karal 27/03/2016 14:42

Bonjour,

Faut-il voir le départ d'une partie des Su-24/25/34 et l'arrivée d'hélicoptères uniquement comme une stratégie de promotion de l'armement russe, ou comme une réponse au changement des besoins opérationnels, qui seraient moins tournés vers les bombardements tactiques, et plus vers le soutien aérien rapproché ?