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BOUGER LES LIGNES - C. Galactéros

Joseph Kessel en Syrie : des mots toujours aussi justes

21 Mars 2016 , Rédigé par Caroline Galactéros Publié dans #Géopolitique, #Moyen-Orient

Joseph Kessel en Syrie : des mots toujours aussi justes

Le premier reportage de Joseph Kessel, publié en 1926, a été édité en 2014 chez Gallimard. Ce texte d’une centaine de pages du grand reporter et écrivain français dépeint la situation de la Syrie mandataire, troublée par la rébellion du Djebel druze. Il est d’une troublante et brûlante actualité. Je vous propose quelques citations de ce reportage, pour la beauté de la langue, mais pas seulement … Des parallélismes avec la Syrie de 2016 vous viendront sûrement à l’esprit, que je vous laisse le soin de méditer.

Le casse-tête communautaire syrien s’imposa à la puissance mandataire française comme aux ambitions des rebelles du Djebel druze

Quelques mots de contexte avant ceux de Kessel. En 1926, aux termes du Traité de Sèvres, la Syrie est sous mandat français. Les Français ont constitué quatre Etats dès 1920 : le Grand Liban avec comme capitale Beyrouth ; l’Etat d’Alep ; l’Etat de Damas et enfin le “Territoire des Alaouites” dans la région de Lattaquié. En 1922, un premier regroupement est effectué avec la création de la Fédération syrienne qui regroupe Alep, Damas et Lattaquié. Dans le même temps, la France crée l’Etat du Djebel druze au Sud-Est de la Syrie, dont la capitale devient Soueïda. Ces découpages successifs traduisent bien la montée des troubles parfois violents entre les différentes communautés ethniques et religieuses, en particulier avec la communauté druze. La puissance mandataire installée à Beyrouth a bien du mal à définir une organisation territoriale qui les apaise. A partir de 1925, les Druzes de Soueïda débutent une insurrection contre le pouvoir central. Menée par Sultan El-Atrach, la rébellion druze se propage en quelques mois dans l’ensemble du territoire syrien. Au départ, l’armée française piétine dans le Djebel, une région de montagnes particulièrement difficile où les redoutables cavaliers druzes infligent aux troupes bleu horizon de sévères défaites. Ce fut cependant de courte durée : les rebelles furent militairement vaincus en 1927 et l’insurrection syrienne prit fin. Les rebelles furent vaincus car leurs divergences sur les objectifs de l’insurrection étaient trop importantes. La complexité du jeu communautaire syrien, qui avait entravé l’action de la puissance mandataire française, a tué à son tour la rébellion. Le mandat français va ensuite se libéraliser. Dans l’organisation de la Syrie, les civils, notamment le haut commissaire Henry de Jouvenel, vont prendre le pas sur les militaires pour adoucir la présence française.

Florilège de citations du reportage En Syrie de Joseph Kessel, publié en 1926 et édité par Gallimard en 2016

« La Syrie ? Que savons-nous d’elle ? Avouons-le sans faux orgueil : quelques réminiscences historiques sur les Croisades, quelques pages célèbres, les beaux noms de Damas, de Palmyre, de l’Euphrate, voilà tout notre bagage pour une grande et féconde contrée placée sous le mandat français.

Mais qui discerne l’importance de ce mandat ? Qui – à part de très rares spécialistes – pourrait retracer la physionomie politique de ce pays ? Qui expliquerait pourquoi l’on s’y bat et qui se bat ? En vérité, s’il est une excuse à ce manque d’information, on la peut chercher dans l’effroyable complexité qui règne en Syrie.

Ce berceau des civilisations, ce lieu de passage prédestiné, dont la richesse et la beauté ont retenu, sans les mêler, tant de peuples, cette terre où poussent avec une force ardente les croyances et les hérésies, déroute et confond (…).

Les Allaouites, les Achémites, les Maronites, les Sunnites, les Grecs orthodoxes, les Chiites, le Comité syro-palestinien, les bandits, les rebelles, les Druzes du Djebel et ceux du Horan, les Libanais, les Syriens, les Damascains – et j’en passe – comment s’y reconnaître ? Il y a vingt-sept religions en Syrie. Chacune d’elle tient lieu de nationalité. Et les influences les plus diverses sollicitent moralement et matériellement ce chaos ».

(…)

« Les Chrétiens ont la puissance de la culture européenne et de la richesse ; les Druses, celle d’un peuple pauvre et guerrier. Ces deux groupes forment chacun un bloc, résolu à défendre ses intérêts et ses traditions. Entre eux, la masse islamique informe, patiente, inculte, attend une impulsion venue d’elle ne sait où. Des mouvements spasmodiques la parcourent de temps en temps. C’est qu’un inspiré a passé dans une ville … ou qu’un chef de bande a reçu des subsides.

Comme elle ne sait ce qu’elle veut, tous les espoirs sont permis à ceux que hante une haute ambition, et certains rêvent déjà de ceindre la couronne que porta un temps le roi Fayçal. Les prétendants s’agitent.

(…) Mais dès le seuil, j’entendis : "Jamais les musulmans de Syrie n’accepteront un étranger comme roi ; ou alors, pour se maintenir, il devra faire du nationalisme à outrance. Ce fut le cas de Fayçal, et vous savez comment l’aventure se termina" ».

(…)

« – Hé oui. Voici quelques mois, la ligne entre Beyrouth et Damas était souvent coupée par des bandes. Nous les avons achetées. Maintenant, elles surveillent la voie, et il n’y a plus d’accroc. C’est ainsi que, de brigands, on fait des partisans. Cela coûte environ mille francs par tête et par mois, mais cela revient moins cher que d’entretenir sur la ligne une surveillance militaire.

(…) Jardins de Damas, les plus beaux, certes, mais les plus dangereux aussi.

Car à l’abri de leur verdure, derrière leurs troncs centenaires, comment dépister le bandit qui se cache ? Comment déloger les rebelles de ce fécond maquis ? Il y faudrait une armée. Et encore, pourrait-elle fouiller chaque haie, faire le tour de chaque arbre ?

Depuis l’insurrection que seul – il faut le dire – a réprimée le bombardement du général Sarrail (qui peut-être ce jour-là a sauvé le mandat français), la « gouta » de Damas abrite toutes les bandes que stipendie le Comité syro-palestinien qui, du Caire, dirige la révolte. Elles sont embusquées là, invisibles, guettant avec la patience orientale l’imprudent qui s’aventure sans protection suffisante ».

(…)

« Les gens qui m’entourent sont faits pour elle (la Gouta). Ils n’ont rien de militaire. Leurs costumes ou leurs guenilles sont les plus variés ; les plus pittoresques. Les seuls ornements uniformes sont les cartouchières, enroulées autour de la poitrine, et les fusils qu’ils portent tous à la main pour la riposte immédiate. Les figures n’évoquent pas la guerre, mais la guérilla. Toutes sont marquées au coin farouche de l’aventure et de la mort.

D’où viennent-ils ? Qui les a poussés, pour une solde minime, à risquer chaque jour leur vie sous des pierres qui s’éboulent, face à des balles que tirent d’invisibles carabines ? Un passé guerrier sans doute, comme celui de ces Tcherkesses, transplantés ici par les Turcs, pour leur servir de mercenaires. Une haine de race et de religion aussi comme celle qui anime ces Arméniens, assoiffés de vengeance, contre les musulmans. Mais surtout, il n’en faut pas douter, ce goût d’imprévu, de danger, ce besoin de donner et de recevoir la mort que certains hommes portent en eux comme le plus impérieux, le plus voluptueux des poisons ».

(…)

« Je sais bien qu’on ne pouvait faire davantage, mais, vraiment, les troupes sont parfois à bout de forces. Il n’y en a pas assez. Alors elles doivent être toujours en alerte.

Et puis, voyez-vous, il faut en finir. Rien n’énerve autant les esprits que le sentiment de l’inutilité. On veut bien se battre et se battre bien, mais si cela sert à quelque chose. On a trop l’impression ici de recommencer sans fin la trame de Pénélope ».

(…)

« Le petit Colet, lieutenant d’aspect timide et dont il est à peu près impossible de tirer un mot sur lui-même, a, en Syrie, mieux que de la gloire : une légende.

(…) Il commande l’effectif d’un régiment. Et maintenant qu’il a tout fait, on songe à le remplacer par un quatre-galons.

Je me souviens alors qu’on prête à M. de Jouvenel cette annotation sur le jeune chef des Tcherkesses :

"A très bien réussi, sans doute parce qu’il n’était que lieutenant" ».

(…)

« – Nous ne voulons pas, disait-il, avoir affaire aux tribunaux. Les manières et le patois des scribes et des juges nous sont inconnus. Nous n’allons jamais dans les villes. Alors, qu’on nous laisse arranger nos affaires selon nos coutumes. Elles sont bonnes puisque nos pères, depuis toujours, les ont pratiquées. Nous aimons mieux perdre mille chameaux (et chaque chameau représente quatre mille francs) que de nous adresser à un tribunal. Qu’on nous laisse nos coutumes.

(…) Il faudrait que l’on nous donne des instituteurs qui nous accompagnent dans nos courses, reprit Dhâm. Les Français nous demandent d’envoyer nos fils à l’école. Qu’ adviendra-t-il alors ? Nos enfants prendront le goût de la ville, oublieront leur tribu et la tente du chef restera sans âme. Non, ce n’est pas possible. Dans l’Irak, les Anglais ont établi des écoles nomades.

Qu’on ne nous empêche pas de faire des « rezzous » (expéditions contre d’autres tribus). Il faut que les jeunes guerriers apprennent à tirer le fusil et à manier le sabre. Les femmes chasseront les jeunes gens s’ils ne vont pas en rezzou. Et puis les balles partent d’elles-mêmes. Si ce n’est pas contre les Bédouins ennemis, ce sera contre vous.

Respectez les chefs. Sinon vous n’aurez pas la paix du cœur avec nous. Nos hommes aiment leurs chefs, c’est la tradition. Si l’on touche à l’un d’eux, c’est à eux tous que l’on touche. Il ne faut pas, pour une faute légère, mettre un fils de chef en prison, comme cela est arrivé au fils de Mezoud.

Nous mourrons tous, s’écria-t-il, jusqu’au dernier plutôt que de laisser toucher à nos coutumes. Et puis, nous ne sommes pas des esclaves, liés à une terre ou à des murs. Nous pouvons plier nos tentes et partir, mais nos guerriers sauront retrouver le lieu de l’offense.

(…) Nous aimons et respectons la France, répondit-il. Mais nous ne voulons obéir qu’à un chef qui nous connaisse, qui sache nos habitudes et nos traditions. De lui nous accepterons toutes décisions et la paix et le contentement seront sur le pays. Mais il faut un grand chef et qu’il ait notre confiance ».

(…)

« Ses escadrons infatigables battirent chaque haie, dépistèrent et mirent en déroute les bandes. On saura un jour l’effort épuisant qu’ils durent fournir contre un ennemi beaucoup plus nombreux, organisé par d’anciens officiers turcs, retranché derrière des fourrés séculaires, armé de mitrailleuses et de fusils mitrailleurs. Ce pays plus propice que tout autre à l’embuscade, le capitaine Colet en connut tous les coins. Il prévint toutes les attaques.

(…) A quoi tient cet ascendant sans pareil ? A sa connaissance profonde de la langue arabe, à une étude patiente et perspicace des mœurs du pays, à une droiture que les Orientaux respectent toujours si elle est alliée à la force ? A un courage dont on ne parle même plus tellement il est un fait établi et qui le fait toujours charger à la tête de ses hommes, sans autre arme qu’une cravache ? Sans doute, tous ces éléments entrent en ligne de compte, mais il en est un qui les domine tous et qui échappe à l’analyse. C’est la mystérieuse radiation qui désigne son visage de chef, la chance qui le fait échapper à la mort qu’il semble rechercher, l’intuition de génie qui, au moment voulu, décide d’une situation.

(…) Et je compris l’indignation des camarades du capitaine Colet à voir qu’on lui refusait encore la rosette de la Légion d’honneur, cette rosette que l’on ne marchande jamais à un financier véreux ou à quelque tenancier de tripot ».

(…)

« Il apparaît, au bout de quelques temps de séjour en Syrie, que tous les systèmes y sont vains, car tous se peuvent soutenir avec autant de bonnes et mauvaises raisons. Il y a la méthode du séparatisme, de la confédération, de l’unité. Il y a celle du libéralisme et celle de l’autorité. On peut aussi bien désirer un roi qu’un parlement et il serait facile d’aligner une page de ces alternatives. Car nul pays n’est plus complexe, plus difficile, plus révolté par nature que la Syrie.

(…) Mais il faut bien se rendre compte d’une chose, c’est que, quelque solution que l’on adopte, elle ne vaudra rien si elle n’est pas mise en œuvre par les deux seuls leviers qui jouent en Orient : la fermeté et la courtoisie. Par fermeté il faut entendre la force et l’argent ; par la courtoisie, le respect des traditions, des coutumes et une justice sommaire mais droite.

(…) Or, pour pratiquer ces vertus essentielles, les constructions de l’esprit les plus parfaites ne valent rien. Il faut des hommes. Des hommes hardis, forts et droits par nature. Des hommes formés à l’école de l’Orient. Le salut de notre mandat en Syrie est une question d’individualités ».

(…)

« Et c’est là ce qui me paraît justifier le caractère des précédentes pages. Car, si notre demi-faillite en Syrie est un fait, hélas ! établi, on ignore entièrement la réussite d’individualités fortes. Des milliers de Bédouins s’inclinent au nom du capitaine Muller – et y a-t-il cent Français qui le connaissent ? Le capitaine Colet, dont la vie est une épopée, tient dans sa main nerveuse toute la région de Damas et les bureaux de la rue Saint-Dominique lui marchandent une décoration !

Pourquoi ! Parce qu’il est trop jeune.

Et voilà le grand mot lâché. Or, si la Syrie est encore sous mandat français, il faut le dire, c’est à cause de quelques jeunes gens.

(…) Les galons, ni les cheveux blancs ne sont une assurance qui vaille l’intégrité des muscles, la rapidité de décision, l’amour réfléchi du risque qui donne la victoire.

Mais cette question dépasse le cadre syrien, car si la France trébuche un jour, ne sera-ce point pour ne pas avoir fait assez confiance à sa jeunesse ? ».

(…)

« Trop souvent, depuis la guerre, la France n’a pas su vouloir, dans un sens ou dans un autre. Qu’elle ne reste pas en Syrie entre deux chaises.

Si l’on peut assurer la paix et le développement de la Syrie – et alors le mandat deviendra, même pour nos finances, profitable – qu’on emploie les moyens nécessaires.

La Syrie vaut la peine d’un grand effort. Le fait que déjà se montrent des prétendants à l’héritage du mandat français le prouve suffisamment. Mais, je le répète, mieux vaut abandonner la partie que de s’user à la jouer mal ».

Sur ces quelques extraits, je vous incite fortement à vous procurer et à lire ce petit chef d’œuvre de Joseph Kessel paru chez Gallimard. Un bref mais intense moment de littérature, d’histoire et d’actualité.

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