Présence russe en Syrie : vers une nouvelle Crise des missiles ?

Publié le par Caroline Galactéros

Présence russe en Syrie : vers une nouvelle Crise des missiles ?

Le 15 janvier dernier, le Washington Post révélait le contenu du contrat passé le 26 août 2015 entre Moscou et Damas pour préciser les termes de l’intervention russe en Syrie. Les Occidentaux n’ont pas du manquer d’en relire l’article 12, qui stipule que le contrat passé entre la Fédération de Russie et la République de Syrie “est (signé) pour une période indéterminée” (this agreement is for an indefinite period). Simple stipulation formelle ou signification politique profonde ? La seconde hypothèse est la plus probable. En signant un tel contrat “en accord avec l’aspiration mutuelle de protéger la souveraineté, l’intégrité territoriale et la sécurité de la Fédération de Russie et de la République syrienne” et en “visant à maintenir la paix et la sécurité dans la région (…) dans un but purement défensif”, Moscou pourrait s’installer à Lattaquié dans une visée stratégique de plus long terme liée à trois phénomènes déjà observables :

  • Moscou souhaite depuis longtemps renforcer sa base navale de Tartous en Syrie, que la Marine russe qualifiait de simple “point d’appui matériel et technique” depuis l’époque soviétique (contrat passé en 1971). A ce jour en effet, les deux quais flottants de 100m de long chacun ne permettent pas d’accueillir les grands navires russes (frégates, destroyers ou croiseurs). Après qu’un contrat a été signé en 2007, des travaux de modernisation ont commencé à Tartous dès 2012 dans l’objectif de pouvoir accueillir des navires de premier rang à partir de 2020. Le conflit syrien a dans un premier temps ralenti la perspective d’un renforcement de cette base, mais l’intervention russe de septembre dernier a évidemment changé la donne, prouvant en quelque sorte le mouvement en marchant. La base syrienne est le seul point d’appui naval en dehors des frontières russes pour consolider la présence militaire russe et sa capacité de projection en Mer méditerranée. Tartous se trouve en effet entre deux détroits importants : le détroit du Bosphore (qui permet à la Flotte de la Mer noire d’avoir accès la Méditerranée) et le détroit du Canal de Suez.

  • Le déploiement de matériels de guerre électronique, observé déjà en Mer noire depuis la crise ukrainienne et dans l’enclave de Kaliningrad en Mer baltique, est une quasi certitude en Syrie. Souvenons-nous que le 10 avril 2014, en Mer noire, un bombardier tactique Su-24 (désarmé) est passé à très basse altitude à quelques centaines de mètres d’un destroyer américain de classe Arleigh Burke, équipé du fameux système Aegis qui permet à ces navires d’envoyer des missiles de croisière BGM-109 Tomahawk en coordination avec tous les centres de contrôle équipés de ce même système. En frôlant l’USS Donald Cook, le Su-24 aurait activé un système de brouillage électronique (nommé Jibiny par Moscou) qui aurait pu endommager le système Aegis. A quel point ce dispositif a-t-il rendu le destroyer américain presque aussi inoffensif qu’un bateau de pêche ? Il est difficile de le savoir, mais l’événement illustre la dimension électronique grandissante de l’affrontement militaire russo-américain qui détermine bien des évolutions militaires et diplomatiques sur le théâtre moyen-oriental. Aucun système de brouillage monté sur des avions n’a encore été observé en Syrie, mais le ministère russe de la Défense évoque la présence de tels dispositifs sans donner plus de précision. Il pourrait s’agir du système Krasukha-4 monté sur des véhicules terrestres ou du système Richag-AV monté sur des hélicoptères. Comme le remarque le général américain Philip M. Breedlove au Washington Post, ces dispositifs de brouillage participent à la création d’une sorte de bouclier anti-aérien et anti-missiles au-dessus de la Syrie, ce que l’on appelle une “bulle A2-AD” (Anti-Access / Area Denial). Un tel dispositif limite les chances de succès d’une opération occidentale ouvertement dirigée contre la Russie puisque les opérations extérieures américaines débutent précisément souvent par un bombardement des cibles prioritaires au moyen de missiles de croisière Tomahawk guidés par le système Aegis. Le magazine Intersection Project réalise une très bonne synthèse sur la guerre électronique entre les USA et la Russie : conscient de son infériorité générale par rapport à l’OTAN, Moscou a pris une avance en la matière que les Américains redoutent. Ces systèmes représentent une nouvelle forme de guerre asymétrique car ils coûtent beaucoup moins cher que les systèmes occidentaux qu’ils sont susceptibles de paralyser. Le magazine Foreign Policy a récemment montré que les Russes avaient réalisé avec succès pendant la crise ukrainienne des mesures de brouillage contre les forces armées de Kiev.

  • Des systèmes anti-aériens et anti-missiles sont déployés en Syrie. Depuis le début de l’intervention russe, des systèmes Panchir-S1 de moyenne portée protègent l’aéroport de Lattaquié utilisé par les Russes. Mais ce sont surtout les systèmes S-400 à longue portée (le successeur des fameux S-300 soviétiques) qui focalisent l’attention des observateurs. Déployés après que deux chasseurs F-16 turcs ont abattu le 24 novembre 2015, un bombardier tactique Su-24 russe à la frontière entre la Syrie et la Turquie, les S-400 disposent d’une portée anti-aérienne de 400 km et d’une portée anti-missile de 60 km. Ils sont l’épine dorsale du système de “bulle electro-magnétique” russe qui couvre la Syrie. Leur portée s’étend au-delà de la Syrie, sur le Liban, sur une partie de la Turquie, de l’Irak, de la Jordanie et à la frontière avec Israël. Ces systèmes de défense anti-aérienne et anti-missile sont complétés par la présence de chasseurs/intercepteurs basés à Lattaquié, ainsi que par un croiseur de classe Slava équipé de systèmes anti-aériens S-300F (d’abord le Moskva, navire amiral de la Flotte de la Mer noire, puis le Varyag venu de la Flotte du Pacifique). On notera également que la Russie a déployé récemment en Syrie ses chasseurs multi-rôles Su-35 de génération 4++ (comparables à nos Rafale).

L’intérêt stratégique de Moscou pourrait être de créer une bulle impénétrable en Méditerranée orientale, à l’image de celles qui existent déjà en Mer baltique (Kaliningrad) et en Mer noire (Crimée). Cet axe Nord/Sud pourrait être de fait “une réponse du berger à la bergère” , c’est à dire au projet de bouclier anti-missile américain en Europe. Dans un tel cadre, la présence russe en Syrie (via la base navale de Tartous et l’aéroport de Lattaquié) pourrait se prolonger assez logiquement pour une période de temps indéterminée …

En écho à ce renforcement de la position russe, l’OTAN a décidé de poursuivre l’installation de missiles anti-aériens et anti-missiles Patriot en Turquie, et d’accroître sa présence navale en Mer noire, en partenariat avec la Roumanie, la Bulgarie et la Turquie. Les Russes soupçonnent une violation par les navires étrangers de l’OTAN de la Convention de Montreux (1936) qui régule le trafic en Mer noire.

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