La diplomatie chrétienne au secours de la Realpolitik

Publié le par Caroline Galactéros

La diplomatie chrétienne au secours de la Realpolitik

François et Kirill à Cuba : l’autre Chute du Mur ?

C’est une première depuis le grand schisme de 1054 : le Patriarche orthodoxe de toutes les Russies, Kirill 1er, et le Pape François se sont rencontrés le 12 février sous le soleil de Cuba. C'est l’occasion pour eux de signer une déclaration commune à La Havane.

Cette visite met en lumière le retour en force du religieux dans les affaires politiques, une nouvelle alliance au service de la résilience politique et spirituelle des sociétés européennes (au sens le plus large) menacées de dilution identitaire, politique et et culturelle. Kirill et François apprécient tous les deux le temporel. François parle d’écologie, d’économie et de diplomatie (il a joué un grand rôle dans le dégel entre les USA et Cuba). Kirill illustre quant à lui un patriarcat de Moscou intimement lié à l’Etat russe à l’image de l’orthodoxie sous les Tsars.

D’ailleurs si des différends théologiques demeurent, cette rencontre est d’abord très politique. Trois raisons de fond l’ont motivée :

  • l’extermination des Chrétiens d’Orient par l’Etat islamique dans un quasi silence assourdissant de l’Occident ;

  • la crise ukrainienne, alors que l’Ukraine est scindée entre le Patriarcat de Moscou, celui de Kiev et l’Eglise gréco-romaine rattachée à Rome (les Uniates) ;

  • plus généralement les relations bilatérales entre Rome et Moscou, qui ont toutes deux conscience que leurs Eglises doivent agir de concert pour jouer un rôle politique stabilisateur dans le chaos international actuel.

Si le Hiéromoine Alexandre Siniakov, Recteur du Séminaire orthodoxe russe d’Epinay-sous-Sénart, observe avec bienveillance l’apport d’une telle rencontre à l’oecuménisme grâce au contact personnel qui s’établira entre François et Kirill, un observateur anonyme interrogé par le Figaro y voit d’abord l’intérêt politique du Kremlin pour apaiser les relations entre l’Est et l’Ouest de l’Europe et appuyer les négociations sur l’Ukraine et la Syrie.

L’IRIS réalise une note fort intéressante sur ce qui lie profondément François et Kirill, dont les vues politiques peuvent paraître de prime abord éloignées. Ils partagent en fait une volonté de mener une véritable realpolitik chrétienne en Orient comme en Ukraine, au grand damne des dirigeants occidentaux. François et Kirill se retrouvent également dans la volonté de s’opposer à la sécularisation galopante des sociétés, mouvement fort en Europe occidentale contre lequel le Vatican cherche des soutiens en dehors de sa sphère d’influence traditionnelle.

Cet aspect diplomatique ne doit pas cacher l’enjeu théologique de la rencontre : à Cuba, ce n’est rien moins que le “mur de Dioclétien” qui s’apprête à tomber, mouvement cardinal pour réconcilier l’Ouest et l’Est, l’Occident et l’Orient et finalement les deux parties de l’Empire romain. C’est d’ailleurs un événement qui se prépare depuis fort longtemps. Ebauché sous Léon XIII (1878-1913), le rapprochement actuel doit beaucoup à Benoît XVI qui a rencontré plusieurs fois Kirill avant que celui-ci ne devienne Patriarche de Moscou.

L’étude de la diplomatie religieuse dans sa profondeur temporelle rappelle que la grande politique, celle qui fait sens et produit des effets de puissance et d’influence durables, ne se construit que sur le temps long, avec constance et générosité de coeur et d’esprit ... et aussi qu’une véritable ambition stratégique s’articule autour de lignes d’opérations variées, complexes, et parfois inattendues.

L’archevêque d’Alep à Paris

Monseigneur Jeanbart, archevêque d’Alep, était en visite à Paris. Ses interventions dans les médias (chez Jean-Jacques Bourdin sur RMC & BFM ou dans Sputnik) méritent qu’on s’y attarde car le responsable religieux, mesuré dans ses paroles, dresse un constat implacable : la responsabilité des Occidentaux est grande dans la guerre civile qui frappe la Syrie, pays où cohabitent vingt-quatre confessions différentes et pour lequel seul un régime laïc permettrait de garantir les droits de la majorité sunnite sans renier ceux des minorités ethniques et religieuses. L’Occident n’a pas pensé à cela en soutenant les Islamistes depuis 2011 …

Quelques points des interventions de Monseigneur Jeanbart, à lire en creux pour en mesurer la portée :

  • "Si l'Occident veut nous aider, si quelqu'un veut nous aider, qu'il nous aide à rester chez nous” : autrement dit, le “sursaut moral” des Européens qui les conduit à vouloir accueillir des masses de migrants est la reconnaissance à mi-mots d’un échec puisqu’ils n’ont précisément pas su ni même voulu organiser cet accueil avec les pays de la région. Ce sont d’ailleurs les zones encore contrôlées par le régime qui accueillent une large partie des déplacés syriens, ce que l’on ne dit guère aujourd’hui … L’archevêque d’Alep ne mâche pas ses mots, évoquant une véritable “déportation” des réfugiés dans la crise syrienne, encouragée par la Turquie et les pays européens.

  • "Avec très peu d'argent et un peu de bonne volonté pour arrêter les batailles, empêcher ceux qui envoient des mercenaires de les financer, les choses iraient bien et il n'y aurait pas besoin d'envoyer des milliards pour s'occuper des réfugiés" : là encore, la critique est rude, mais pointe le rôle des Occidentaux dans la déstabilisation du régime syrien par le financement de “rebelles”, en réalité des mercenaires islamistes étrangers à la solde de l’Arabie Saoudite, de la Turquie et du Qatar, avec l’onction de la CIA, comme nous l’écrivions dans Signaux faibles n°1. Les Etats occidentaux souhaitent-ils vraiment que la guerre en Syrie s’arrête ? Une question qui mérite d’être posée et méditée ...

  • “Je ne soutiens pas Bachar el-Assad, mais je crains ce qui pourrait advenir après lui“ : Monseigneur Jeanbart pointe sans ambages le manque de stratégie à long terme de l’Occident. Les fiascos irakien , afghan et lybien augurent mal de la capacité des alliés occidentaux, imprudents prisonniers de leurs alliances dangereuses, à assurer en Syrie la structuration d’un nouvel Etat suffisamment solide et équitable pour garantir les droits des minorités ?

Monseigneur Jeanbart conclut ainsi son interview à Sputnik : "J'ai beaucoup d'espoir, un grand espoir, que j'attends de la rencontre du St-Père François 1 er et du Patriarche Cyrille, je crois que cela va beaucoup aider à pousser vers une solution. Cela va pousser l'Occident, la Russie, la Syrie et tout le monde à faire un supplément d'efforts pour réaliser la paix". La diplomatie chrétienne au secours de la Realpolitik, comme nous l’écrivions dans l’article précédent … Ce retour du spirituel dans les affaires temporelles illustre à merveille la déshérence diplomatique des Etats occidentaux.

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