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BOUGER LES LIGNES - C. Galactéros

Encore un effort de réalisme ! demandent les anciens de la Guerre froide

18 Février 2016 , Rédigé par Caroline Galactéros Publié dans #Géopolitique, #Signaux faibles, #Russie, #Etats-Unis, #Ukraine

Encore un effort de réalisme ! demandent les anciens de la Guerre froide

Déjà lors de la crise ukrainienne, d’anciens agents des services secrets américains ayant servi leur pays pendant la Guerre froide s’inquiétaient de l’amateurisme et de la fuite en avant de la diplomatie américaine. Ainsi, en mai 2014, les « Veteran Intelligence Professionals for Sanity » (VIPS) adressaient au Président des Etats-Unis un Mémorandum sur « La Russie, l’Ukraine et l’intérêt national des Etats-Unis » dans lequel ils écrivaient : « Nous sommes particulièrement préoccupés par ce qui semble être un sentiment flou mais virulent parmi les membres du Congrès et les médias traditionnels à “faire quelque chose” concernant la Russie – un sentiment qui est à la fois mal fondé et tout à fait à l’opposé de ce que notre nation devrait faire pour entretenir une relation constructive et finalement bénéfique avec Moscou et le reste du monde ».

Les acteurs qui ont connu de près le fragile équilibre de la Terreur, lorsque le monde était scindé en deux blocs idéologiquement opposés, critiquent aujourd’hui ouvertement les errances de la politique étrangère néo-conservatrice menée sans interruption depuis la fin de la Guerre froide par les différents gouvernements américains.

On retiendra en particulier les interventions récentes de Henry Kissinger (ancien conseiller et Secrétaire d’Etat des présidents Nixon et Ford) et de Stephen Cohen (professeur d’études russes à la NYU et à Berkeley, partisan en son temps de la Détente).

Henry KISSINGER : pour l’intéret mutuelle de la Russie et des USA, il faut créer des ponts et non des avant-postes entre chaque bloc.

Henry Kissinger s’est récemment exprimé sur le danger d’une escalade politique entre les Etats-Unis et la Russie après avoir rencontré le 4 février 2016 à Moscou le chef de l’administration présidentielle russe Sergueï Ivanov. Ses propos ont été retranscrits par le journal américain National Interest. Pour le héraut américain du réalisme dans les relations internationales, toute définition d’un nouvel équilibre global doit passer par un dialogue et même un partenariat respectueux entre les Etats-Unis et la Russie.

Après la description de l’échec des années 1990 à créer un tel partenariat - en dépit des efforts appuyés du Premier ministre russe Evgueni Primakov - Kissinger en arrive au “problème philosophique” posé aujourd’hui dans la relation entre les deux anciennes super-puissances : comment les USA peuvent-ils travailler avec Moscou alors qu’ils ne partagent pas exactement les mêmes valeurs ? Comment les exigences sécuritaires de Moscou peuvent-elles être respectées sans engendrer une levée de boucliers des pays de l’ex-URSS et une agressivité croissante entre l’Ouest et l’Est ?

Kissinger relève qu’il s’agit bien là d’un problème philosophique, celui de la “prophétie auto-réalisatrice” largement étudiée en logique : “Le danger aujourd’hui est moins le retour d’une confrontation militaire que la consolidation d’une prophétie auto-réalisatrice entre les deux pays” autour des menaces que l’un ferait peser sur l’autre et inversement.

Néanmoins, un nouvel équilibre peut encore se former si les deux pays comprennent que la nature des menaces a évolué : auparavant, un déséquilibre de l’ordre mondial venait généralement d’une accumulation de pouvoir par une puissance sur une ou plusieurs autres. A contrario, les menaces proviennent aujourd’hui de la désintégration des structures étatiques et de l’augmentation grandissante du nombre d’acteurs non-étatiques présents sur de larges territoires (tel l’Etat islamique ou les multiples mouvements djihadistes engagés dans une lutte pour le pouvoir en Syrie, en Irak ou en Libye, n.d.l.r.).

Le danger est le suivant : que la montée aux extrêmes entre les USA et la Russie aggrave ce phénomène de déstabilisation des structures étatiques là où la concurrence entre les deux puissances s’exerce. Les conflits en Ukraine ou en Syrie en sont une bonne illustration. Kissinger note ainsi que “l’Ukraine a besoin d’être intégrée dans une architecture de sécurité européenne et internationale de sorte à ce qu’elle serve de pont entre la Russie et l’Ouest plutôt que d’avant-poste pour chaque camp”.

C’est une prise de conscience mutuelle par Washington et Moscou de la nature des nouvelles menaces qui permettra de vaincre la tentation d’une nouvelle Guerre froide et de mettre un terme au jeu de victimisation / diabolisation auquel se prêtent aujourd’hui les deux pays. C’est seulement à partir d’un tel dialogue que pourra se construire un nouvel équilibre global au sein d’un monde multipolaire et globalisé.

Stephen COHEN : les Etats-Unis refusent de reconnaître l’existence d’un monde multipolaire

Stephen Cohen a prononcé le 18 novembre 2015, au Center for Citizen Initiatives du San Francisco Commonwealth Club, un discours vigoureux contre la politique anti-russe américaine menée depuis la fin de la Guerre froide. Le site Les-Crises.fr en propose une retranscription. Voici quelques uns des arguments de l’historien américain :

  • Un Président américain doit avoir un partenaire au Kremlin – pas un ami, mais un partenaire. C’était vrai au temps de l’Union Soviétique, c’est vrai aujourd’hui (...) ceci est la plus haute forme de patriotisme au regard de la sécurité nationale américaine ;

  • La chance d’un partenariat stratégique durable Washington / Moscou a été perdue au cours des années 1990 après la fin de l’Union Soviétique. Et ce ne fut pas du fait de Moscou.

  • Cette nouvelle Guerre froide a tout le potentiel nécessaire pour être encore plus dangereuse que la précédente :

    • L’épicentre de la Guerre Froide précédente se trouvait à Berlin, et non à proximité de la Russie. Il y avait une vaste zone tampon entre la Russie et l’Occident en Europe de l’Est. Aujourd’hui, l’épicentre est en Ukraine, littéralement aux frontières de la Russie.

    • Après la crise des missiles de Cuba, Washington et Moscou développèrent certaines règles de conduite mutuelle. Ils adoptèrent des « en-aucun-cas » encodés dans des traités ou des accords non officiels. Or, aujourd’hui il n’y a aucune ligne rouge. Poutine et Medvedev n’ont de cesse de répéter à Washington : « Vous franchissez nos Lignes rouges ! ». Mais Washington continue de répéter à Moscou que la Russie ne peut pas avoir de “Lignes rouges”.

  • Les trois lignes rouges des Russes que Washington refuse de prendre en compte sont :

    • L’extension de l’OTAN jusqu’aux frontières russes ;

    • Le déploiement d’un bouclier anti-missiles en Europe ;

    • L’énergie que les Etats-Unis fournissent dans la promotion de la démocratie occidentale en Russie et dans les pays de la CEI.

  • Pour Stephen Cohen, il n’existerait aujourd’hui aucune force politique anti-Guerre froide ou pro-Détente aux Etats-Unis. Cet argument néglige peut-être les positions paradoxalement convergentes que les candidats Donald Trump et Bernie Sanders tiennent en matière de politique étrangère.

Lire à ce propos ma dernière chronique du Point !

Stephen Cohen conclut ainsi son réquisitoire : « Nous, aux Etats-Unis, ne pouvons plus diriger le monde tout seuls, si tant est que nous le pûmes jamais. La mondialisation et d’autres développements se sont produits qui ont mis fin au monde monopolaire, dominé par les Etats-Unis. Ce monde est fini. Un monde multipolaire a émergé sous nos yeux, non seulement en Russie mais dans cinq ou six capitales dans le monde. Le refus obstiné de Washington d’embrasser cette réalité nouvelle fait maintenant partie du problème, et non de la solution ».

Pour aller plus loin :

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