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BOUGER LES LIGNES - C. Galactéros

LE POINT - France-Russie ou l'indispensable mariage de raison

1 Décembre 2015 , Rédigé par Caroline Galactéros Publié dans #Géopolitique, #Politique, #Chronique Le Point

LE POINT - France-Russie ou l'indispensable mariage de raison

Ils s'étaient mariés jeunes, il y a fort longtemps. L'Histoire en avait décidé pour eux. Elle s'appelait Anne de Kiev ou de Russie. Elle était la fille de Iaroslav Vladimirovitch, Vladimir Ier, Grand Prince de Kiev, de la lignée paternelle des princes de Moscou, Grands Princes de Vladimir, déposés en 1447 par les Romanov. Anne avait été donnée en mariage au roi de France Henri Ier, tige de tous nos rois. Au fil des siècles, les routes de leurs descendants se séparèrent. Il y eut Napoléon et Pierre le Grand, puis Staline et Normandie-Niemen. Et puis la France eut besoin « d'aller voir ailleurs », vers l'Ouest. Elle fut souvent déçue. Et c'est dans l'Orient compliqué que Paris et Moscou se sont enfin retrouvées. Pour le meilleur et pour le pire.

Faire tomber les masques

Le romantisme s'arrête là. La politique internationale l'ignore. Seuls comptent les intérêts et les atouts de chacun pour se rapprocher sans se perdre ni se compromettre. Mais pour faire des compromis essentiels. Moscou a aujourd'hui besoin de Paris et la France, de la Russie. En s'engageant sur le théâtre syrien, Vladimir Vladimirovitch Poutine a fait tomber les masques des autres acteurs (sans parler des commanditaires et des spectateurs). Jusque-là, chacun d'eux, suivant son propre « agenda », parachevait dans le sang, grâce à Daech et à « l'hystérisation » de la rivalité sunnites-chiites (paravent d'ambitions plus prosaïques), le dépècement programmé de la région. Mais l'offensive aérienne du président russe n'a pas été suffisamment décisive pour changer la donne militaire.

Ses difficultés sont multiples : des problèmes logistiques ; des chars tirés à vue par les missiles américains TOW (livrés par la CIA sous le couvert des Saoudiens au Front al-Nosra - i.e Al-Qaïda et consorts) ; la faiblesse des forces armées syriennes ; l'épuisement du Hezbollah ; les limites de l'engagement iranien au sol ; les coups de boutoir de Daech à peine égratigné par une campagne de frappes américaines au bilan étonnamment mince… et la destruction d'un chasseur bombardier et d'un hélicoptère russes par un membre de l'Otan ! La valeur paradoxale des drames est qu'ils sont souvent déclencheurs de sursauts salutaires. L'attaque sournoise du président Erdogan a contraint Poutine à renforcer sa ligne d'opérations diplomatique et à rechercher une alliance avec la seule puissance militaire, modeste mais sérieuse et efficace, qui veuille comme lui contenir et réduire l'organisation État islamique.

« Grande coalition unique »

Le cadre légal, les modalités de cette coopération sont en cours de définition et de mise en œuvre. Il faut s'en réjouir. Certes, c'est un pis-aller en regard de la « grande coalition unique » que le président russe appelait de ses vœux fin septembre. Washington n'en veut pas plus que ses alliés régionaux. L'Amérique est toujours dans un dialogue musclé avec Moscou, en Europe comme au Moyen-Orient. Les deux se mesurent par « proxys » interposés. La France, en revanche, amie et alliée de l'Amérique, semble avoir enfin retrouvé sa voix, qui porte une appréciation autonome sur la gravité de la situation et les décisions qu'elle commande. Peut-être que les atermoiements américains depuis ce que nous considérons toujours comme une occasion manquée de faire tomber Bachar el-Assad et d'enrayer l'essor du groupe État islamique durant l'été 2013 ont-ils fini par lasser Paris. Le choc de l'attaque massive au cœur de la capitale a fait le reste. Nous voici enfin décillés : notre ennemi numéro un n'est pas Assad. Il était grand temps d'en convenir pour libérer notre liberté d'action.

Bien sûr, il nous faudra tempérer les ambitions de nos protégés « islamistes modérés » (oxymore toujours dangereux) et de l'Armée syrienne libre pour les faire entrer dans un gouvernement de transition crédible, et trouver une porte de sortie au président Assad, qui aura suffisamment servi de prétexte ou de leurre. Il nous faudra même, au moment opportun, prendre langue avec les marionnettistes irakiens de l'organisation État islamique et restituer ses droits à la communauté sunnite irakienne. Ces exigences, conditions sine qua non d'un apaisement régional véritable, horrifieront les idéalistes qui croient encore que la concorde se fait au profit des peuples et en vertu de principes moraux, alors qu'elle est toujours le fruit imparfait d'un marchandage fait de contreparties politiques et économiques calibrées sur le poids militaire de chacun.

Remettre la Turquie à sa place

Pour l'heure, il nous faut coordonner au sol l'action des forces syriennes, iraniennes et kurdes avec celles des rebelles, remettre la Turquie à sa place, la contraindre à fermer sa frontière et rassurer l'Iran que Washington tient « à la gâche ». Téhéran, dont l'économie souffre désormais en profondeur, voit s'éloigner la date d'une levée des sanctions et tente de compenser sa faiblesse par une arrogance dangereuse. Il faut aussi empêcher le déplacement actuel des hommes de Daech vers la Libye et conforter l'Égypte qui, seule, serait en mesure de fournir les forces au sol indispensables à l'affaiblissement réel du groupe État islamique. L'arme aérienne ne peut pas tout. Quant aux forces spéciales russes, françaises, et même américaines (si elles jouaient le jeu de manière convergente), elles sont indispensables. Elles sont aussi insuffisantes.

Souhaitons que ce rapprochement ne soit pas « un déjeuner de soleil ». Il est à craindre en effet que certains acteurs ne tentent de mettre à mal une alliance franco-russe efficace qui va nécessairement dévoiler les doubles jeux et les hypocrisies de la « coalition » anti-Daech déjà à l'œuvre, assemblage de carpes et de lapins… et de pompiers pyromanes. « Alliance » est sans doute un mot trop fort. Convergence tactique et opérative d'intérêts serait plus juste. C'est déjà un grand pas qu'il ne faut pas manquer. La peur et la vengeance sont indignes des grands peuples et des vieux États. Elles aveuglent et ne servent à rien. Mais la conjugaison de deux déterminations peut provoquer un miracle.

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