Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
BOUGER LES LIGNES - C. Galactéros

LE POINT - Syrie : les enjeux cachés de l'intervention russe

15 Octobre 2015 , Rédigé par Caroline Galactéros Publié dans #Géopolitique, #Chronique Le Point

LE POINT - Syrie : les enjeux cachés de l'intervention russe

Voici ma dernière chronique dans Le Point.

« Qui ose gagne. » La devise du premier régiment parachutiste d'infanterie de marine paraît idéale pour caractériser la situation militaire dans tout le Moyen-Orient depuis le déploiement de force russe. Deux semaines de frappes ont fait plus pour déstabiliser l'ennemi islamiste aux mille visages et reconsolider le régime syrien en grand danger qu'un an de frappes occidentales et quatre ans de manœuvres pour renverser Bachar el-Assad en favorisant de faux modérés et en laissant les vrais fous d'Allah et Daesh gagner du terrain en Irak et en Syrie.

Moscou traite préventivement un ennemi islamiste qui menace son allié local syrien, mais aussi ses franges caucasiennes et ses intérêts énergétiques, tandis que des groupuscules rivaux nous instrumentalisent tout en nous vouant aux gémonies. Erreur de scénario, de casting, d'accessoires (les armes), un fiasco à gros budget et un camouflet pour l'Amérique et ses alliés européens.

Sous l'onde de choc migratoire qui fracasse leurs illusions (plus de 700 000 migrants arrivés en Europe depuis janvier selon Frontex), certains alliés s'affranchissent à grande vitesse de la tutelle idéologique de Washington. L'Allemagne semble prendre la mesure du nouveau rapport de force et chercher à se rapprocher de Moscou et de Pékin, son troisième partenaire commercial et le premier de l'UE.

La stratégie de Poutine

Furieux d'être doublé, Washington accuse Moscou, qui concentre ses attaques sur les ennemis du président Assad, romantiquement appelés « les rebelles », et non sur Daesh, d'une « erreur stratégique lourde ». Quelle erreur ? Vladimir Poutine révèle la duplicité américaine et fait bouger les lignes sur un théâtre paralysé par l'inertie occidentale. Une réplique russe justifiée par l'imminence d'un anéantissement du camp gouvernemental syrien sous les coups de boutoir des islamistes divers, le harcèlement et les provocations américaines et européennes (Ukraine, sanctions) et le souvenir amer de l'opération libyenne en 2011, bien au-delà de ce qu'avait alors admis et permis Moscou.

Tactiquement, pour sécuriser le littoral syrien, la base de Tartous et assurer, à l'intérieur du pays, un continuum sécurisé de Damas à Alep via Lattaquié, Moscou procède par cercles concentriques autour du réduit syrien loyaliste, frappant d'abord al-Nosra et consorts, l'armée de la Conquête et nos alliés de l'ASL ou ce qu'il en reste. Son objectif politique probable semble être d'éliminer les forces « modérées » pour ne laisser aucun interlocuteur alternatif sérieux au régime syrien dans d'éventuelles négociations. Le second cercle de l'offensive russe vise Daesh. Reste à savoir jusqu'à quel point l'on souhaite véritablement réduire l'État islamique qui a aussi, diront les cyniques, le mérite de justifier l'implication russe, iranienne, turque… et américaine dans la région.

La Syrie est donc soutenue mais surtout contrôlée par Moscou. La Russie est aussi résolue à tirer profit de son refus de prendre parti dans la rivalité sunnites-chiites pour des raisons économiques et d'équilibre des influences. Elle a intérêt, et la paix aussi, à demeurer au carrefour des rivalités de la région, à exploiter la tension irano-saoudienne très forte depuis le massacre des pèlerins chiites à la Mecque, à jouer finement avec la Turquie et Israël qui n'a d'ailleurs pas condamné l'intervention russe... Chacun des objectifs locaux russes (protection de Bachar el-Assad, de Tartous et des chrétiens orthodoxes) a une résonance sur la popularité interne de Vladimir Poutine comme sur son image d'allié fiable et puissant, par contraste avec une Amérique au leadership faible et au soutien militaire ambigu et fragile à ses alliés (saoudiens, qataris, turcs ou israéliens).

Un axe Moscou-Pékin

Les Chinois quant à eux, tirent parti du mouvement russe en le rejoignant dans une démonstration de puissance et de contre-influence inédite vis-à-vis de Washington. Pékin affiche aussi sa détermination à éradiquer à la racine la menace séparatiste ouïghour, comme les Russes le font vis-à-vis du Caucase avec les Tchétchènes. Leur porte-avions Liaoning est désormais à Tartous, porteur de chasseurs bombardiers J15, d'un millier d'hommes et d'hélicoptères d'attaque. Il y a retrouvé le sous-marin géant russe Dimitri Donskoi, doté de 20 missiles intercontinentaux (200 têtes nucléaires, portée 10 000 kilomètres) et le croiseur lance-missiles Moskva. La Méditerranée orientale est donc sanctuarisée.

Un déploiement de puissance qui vise une démonstration d'ordre stratégique, bien au-delà de la Syrie et même du Moyen-Orient. En déployant des vaisseaux de guerre dissuasifs au propre et au figuré, en tirant depuis la Caspienne des missiles de croisière Kalibr, Moscou (et Pékin) démontrent non seulement leur renaissance militaire, mais adressent à Washington un avertissement tangible : l'Eurasie n'est plus sous contrôle américain. L'axe Moscou-Pékin, avec leurs clientèles associées en cours de consolidation, consacre la montée en puissance d'un challenger sécuritaire à l'Otan : l'organisation de Shanghaï. Le leadership américain sur l'Orient a vécu. À cet égard, la centralisation de la coordination opérationnelle entre la Russie, l'Iran, l'Irak, la Syrie, et le Hezbollah de manière plus informelle, que certains appellent « l'axe 4+1 », marque une convergence d'intérêts sans équivoque, même si chacun conserve son propre agenda et ses arrière-pensées. Le gouvernement irakien vient d'ailleurs de donner à Moscou l'usage de sa base al Taqadum de Habanniyah, à 75 kilomètres de Bagdad, qui permet d'ouvrir un corridor aux avions russes vers la Syrie, mais pourrait aussi servir de base pour des missions russes de bombardement au nord de l'Irak même.

Les enjeux cachés

L'installation de la Russie comme acteur majeur au Moyen-Orient, arrière-cour américaine traditionnelle, est aussi une « réponse du berger à la bergère » aux actions diverses de déstabilisation américaines et occidentales dans sa propre arrière-cour : ex-satellites soviétiques mais surtout Ukraine, Géorgie, et désormais Azerbaïdjan qui subit de croissantes pressions américaines.

La Russie sera donc au cœur de tout accord politique futur, pour le garantir ou le compromettre si elle n'y trouve pas son compte. Les États-Unis et leurs alliés, qui ne peuvent plus s'opposer à l'offensive russe, en sont réduits à jouer désormais Moscou contre Téhéran, probablement en marchandant avec les uns ou les autres la levée des sanctions en échange d'un affaiblissement de leur alliance de circonstance en Syrie et en Irak.

Moscou réalise un rêve vieux de cinq siècles, celui d'une puissance militaire russe durable en Méditerranée, mais surtout poursuit une ambition majeure : celle d'un monopole russe des routes et de la distribution de gaz vers l'Europe via la démonétisation énergétique de l'Ukraine par le nord, avec notamment la bénédiction allemande, et le contrôle de la concurrence iranienne ou qatarie qui pourrait emprunter les pipelines du nord de la Syrie. La Méditerranée orientale regorge de gaz et les enjeux énergétiques en arrière-plan de ces grandes manœuvres ne doivent pas être oubliés car, comme toujours, les grilles de lecture économiques du conflit, soigneusement éludées par les acteurs, sont en fait premières.

Si l'on prend un peu plus de recul encore, on voit se confirmer le basculement du focus stratégique américain vers la mer de Chine orientale. Le président Obama, qui ne peut « être au four et au moulin » militairement parlant, paraît contraint de laisser faire les Russes au Moyen-Orient pour pouvoir redéployer sa flotte en Asie et venir au secours de ses protégés locaux qui s'inquiètent des ambitions de plus en plus tangibles de Pékin de faire de la mer de Chine sa mare nostrum.

Enfin, se profile la lutte féroce pour la « dé-dollarisation » progressive de l'économie mondiale. Le règne du dollar dans les échanges mondiaux, pivot de la politique étrangère et militaire américaine, est désormais battu en brèche par l'axe Pékin-Moscou et la constitution de nouvelles coalitions d'intérêts économiques et financiers. Et Pékin, étrangement, se met à vendre des masses importantes de bons du trésor américain…

Pourquoi humilier Poutine ?

L'apparente cacophonie actuelle traduit en fait le replacement des acteurs dans un rapport de force nouveau qui pourrait in fine assainir le jeu. Selon l'interprétation politique donnée au mouvement russe, une porte peut s'ouvrir ou durablement se fermer. Pour l'heure, la récente proposition de Vladimir Poutine d'une nouvelle coalition internationale pour lutter contre le terrorisme islamiste dans sa globalité ne fait pas recette. Pas d'alliance globale donc, mais un partage du travail, un évitement mutuel russo-américain et un laissez-faire de Washington en convergence probable avec Moscou sur le maintien nécessaire à moyen terme des structures politico-militaires syriennes pour éviter un chaos que personne ne pourrait plus maîtriser.

Soit on va vers une polarisation croissante des axes de puissance autour de Washington d'une part et d'un duopole Pékin-Moscou de l'autre, c'est-à-dire un enfermement dogmatique et la poursuite de manœuvres dangereuses. Soit c'est l'heure d'une ambition novatrice consacrant le retour sans équivoque de Moscou dans une relation stratégique équilibrée et globale avec les États-Unis, mais aussi une coalition efficace avec désignation claire d'objectifs contre l'EI et la construction d'une solution politique réaliste pour la Syrie et le Moyen-Orient.

Comme tout État, la Russie recherche la puissance et l'influence, mais surtout le respect de son identité et la reconnaissance de son rang. Ce pas nous coûterait-il tant ? Pourquoi s'obstiner à l'humilier, à taxer son chef d'irrationalité, de mégalomanie et de volonté de nuisance ? Ce discours ne passe plus la rampe. Il traduit notre faiblesse et notre dépit.

Paris a sans doute encore une carte à jouer dans ce grand chambardement en retrouvant une « politique arabe de la France » digne de ce nom, subtile et équilibrée. Cela implique de se dégager des prises de parti naïves et contreproductives dans les luttes sectaires entre sunnites et chiites, de ne pas confondre l'obtention de contrats et l'inféodation politique, et se servir de cette « diplomatie économique » pour prendre un rôle de médiateur bienveillant et réaliste, afin de rechercher auprès de l'ensemble des acteurs, sans exclusive, des solutions pragmatiques pour sortir la région de la crise et du chaos sécuritaire. En politique comme en amour, la rançon de la trop grande lucidité est souvent le désespoir. Il faut savoir rêver.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article