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BOUGER LES LIGNES - C. Galactéros

LE POINT - L'armée russe en Syrie : un chien dans un jeu de quilles

11 Septembre 2015 , Rédigé par Caroline Galactéros Publié dans #Géopolitique, #Chronique Le Point, #Moyen-Orient, #Russie

LE POINT - L'armée russe en Syrie : un chien dans un jeu de quilles

C'est un mouvement majeur. Décisif. Son impact régional et global dépasse les interprétations – généralement de parti pris – qui en sont données. Car le parti pris aveugle ; il empêche de prendre de la hauteur comme de voir au loin. Le déni de la réalité se poursuit, en dépit de la révision de la posture militaire française qui dit vouloir enfin combattre en Syrie ceux qu'elle se contentait de frapper en Irak, feignant de croire les frontières infranchissables pour l'adversaire.

L'implication militaire directe de la Russie sur le territoire syrien, la sécurisation, via le déploiement de divers moyens terrestres, aériens et de forces spéciales russes, de la province de Lattaquié et de la base navale russe de Tartous notamment, aurait, selon les médias américains, « pris de cours » les services de renseignements de notre grand allié. C'est inquiétant… Vu l'implication militaire américaine dans le pays et l'ensemble de la région depuis des années, cela semble invraisemblable. Peut-être cette « surprise » est-elle une façon de faire passer la pilule de l'inflexion pragmatique de la politique américaine face à la nouvelle donne instaurée par Moscou sur le terrain. Ou à masquer une convergence tactique d'intérêts. Et si Moscou venait à « faire le job » contre Daesh à la place de Washington, ou mieux encore, finissait par s'enliser dans des affrontements sans fin… ? Divine surprise !

Pari risqué toutefois. Il semble plus probable que les deux guerres par délégation menées par Washington contre la renaissance de la puissance russe en Ukraine et en Syrie soient en train de prendre un tour nouveau, qui pourrait grandement peser sur les « solutions » envisagées à la crise syrienne, dans le cadre d'un accord entre Moscou et Washington pour un nouveau partage équilibré de leurs influences respectives au Moyen-Orient, et peut-être même pour un accord global de non-ingérence dans les zones d'influence russes, y compris en Europe. On peut rêver.

La peur change de camp

Le paradoxe est que Moscou pourrait parvenir à desserrer ce qu'elle considère comme une insupportable pression occidentale contre ses intérêts dans le monde en faisant monter la tension sécuritaire d'un cran sur le terrain, contraignant l'Amérique à mesurer les risques de choc frontal associés à ses manœuvres. La peur change de camp. Peut-être est-on en train d'entrer dans l'acte II de l'affrontement russo-américain qui surdétermine toujours le sort du Moyen-Orient, un affrontement cependant notablement modifié par le retour tonitruant de Téhéran comme puissance régionale majeure.

Pour restituer l'ampleur des enjeux, il faut remonter au surprenant revirement du président Obama au soir du 31 août 2013, alors qu'il pensait pouvoir attaquer directement Damas, après « la ligne rouge » opportunément franchie par le président Assad avec l'emploi supposé d'armes chimiques, au pire moment pour le président syrien... Pour certains analystes et commentateurs, le « lâchage » de Paris, fin prêt à frapper « le boucher Assad », aurait été la conséquence d'un recul in extremis de l'aéronavale américaine, en raison de la présence en nombre de navires russes et chinois au large de la Syrie, décidés à empêcher le changement de régime à Damas en ripostant directement aux attaques américaines et ayant déjà neutralisé les deux premiers missiles Tomahawk tirés par Washington.

Quelle que soit l'impatience des stratèges américains de faire tomber Assad pour dépecer la Syrie et l'Irak, la perspective d'un affrontement direct russo-américain aux conséquences incalculables demeurait impensable. Hier comme aujourd'hui. Info ou intox ? Comment une telle armada a-t-elle pu échapper aux satellites américains ? Un scénario digne de John Le Carré. Quoi qu'il en soit, ce premier « coup » avorté, la confrontation par procuration a repris de plus belle. Et l'on ne peut s'empêcher de voir un autre piège tendu au régime de Damas, avec des succès encore mitigés, dans la mise sur pied de la « Division 30 », noyau d'un programme d'entraînement américain (400 « conseillers militaires ») en Turquie et en Jordanie lancé en février dernier et destiné à former 15 000 hommes à combattre Daesh. Tandis que la Russie nouait son opération militaire syrienne en accueillant des représentants de Damas à Moscou, un ordre présidentiel américain aurait été donné de riposter militairement à toute attaque contre cette phalange très spéciale. Des esprits chagrins ont crû y voir le désir de pousser à la faute l'armée nationale syrienne, entraîner une riposte des forces de la coalition, un tel engrenage militaire hâtant le changement de régime à Damas…

La Russie reprend la main

Mais là encore, le pétard semble mouillé. La « Division 30 » n'aurait réussi à former que 500 hommes environ et aurait, dès juillet, été sérieusement mise à mal par le Front Al-Nosra, la branche syrienne d'Al-Qaïda. Quant à la Turquie, son double jeu prend des proportions inquiétantes. Partie de la coalition internationale, elle concentre l'essentiel de ses frappes sur son ennemi kurde en Syrie qui pourtant se bat contre Daesh, lui. Le président Erdogan, en mauvaise posture politique interne, semble jouer sans vergogne la déstabilisation de son propre pays et l'escalade militaire pour retrouver sa popularité à deux mois d'élections cruciales. Quoi qu'il en soit, ces diverses manœuvres n'ont pu laisser indifférents les services russes et ont probablement hâté la décision d'un déploiement militaire relativement conséquent en Syrie pour mettre fin au programme « equip and train » américain et placer Washington devant le prix à payer potentiel de son jeu d'apprenti sorcier. Avant qu'il ne soit trop tard.

La Russie reprend donc la main et fait d'une pierre… six coups ! Elle prend ouvertement et concrètement pied dans la région ; elle préserve sa précieuse et unique base en Méditerranée ; démontre sa puissance et sa fiabilité en aidant son allié syrien, en coordination très probable avec l'Iran, sans trop laisser la main à Téhéran grisé de sa puissance recouvrée ; elle inflige un camouflet aux États-Unis ; surtout, elle met à un coup d'arrêt décisif à la manœuvre américaine (et/ou israélienne) en mêlant ses hommes aux forces loyalistes syriennes, rendant inenvisageable une attaque américaine directe ; elle redevient un acteur central de toute négociation politique et militaire de sortie de crise, tant vis-à-vis de Washington que de Riyad et même de Téhéran. Ne parlons pas de Paris qui peut craindre désormais que toute « extension » intempestive des missions de notre chasse dans le ciel syrien, par exemple sur des objectifs gouvernementaux, ne l'expose à des rencontres inopportunes de chasseurs soviétiques… Ce nouveau coup de maître de Vladimir Poutine corse le jeu et les enjeux, renforçant sensiblement sa main dans la négociation pour une levée des sanctions contre son pays et une modération de l'offensive politique occidentale en Ukraine, sans parler de sa popularité interne qui devrait encore bondir. Un ricochet à 9 rebonds en fait !

Pour la France, en dépit d'efforts louables mais insuffisants, le « grand jeu » moyen oriental se reconfigure sans considération pour ses intérêts ou ses incantations, signe d'une marginalisation probablement durable. Le jeu redevient bipolaire en effet, avec « clientèles » associées, acteurs secondaires et « pions » de moindre importance à sacrifier le moment venu, sur le marché iranien en l'espèce. C'est notre statut désormais, résultat d'une posture diplomatique naïve, dogmatique et entêtée. « Baiser la babouche » saoudienne ou qatarie avec tant d'empressement n'était pas nécessaire. Riyad lui-même reconsidère ses intérêts et ses alliances, au moins de circonstances, pour parler avec Moscou et Téhéran afin de contenir l'émergence du nouvel Empire perse et de se débarrasser d'une « créature » devenue immaîtrisable. Échec et mat ? Non. Pat.

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