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BOUGER LES LIGNES - C. Galactéros

LE POINT - Le monde vu de Hong Kong

6 Juillet 2015 , Rédigé par Caroline Galactéros Publié dans #Géopolitique, #Politique, #Chronique Le Point, #Asie

LE POINT - Le monde vu de Hong Kong

Voici ma dernière chronique dans Le Point.

35 degrés à l’ombre, 70 % d’humidité… et pourtant on prend l’air à Hong Kong. Une grande bouffée d’air frais. Cela vous saute au visage : l’irrespirable est ailleurs. Dans la teneur de nos débats hexagonaux, européens ou même transatlantiques sur des enjeux "mondiaux" que cette partie du monde juge, à tort ou à raison, au mieux régionaux, voire picrocholins. Notre modèle de puissance occidentale qui excommunie ceux qui lui résistent est défié dans le sang chaque jour davantage par daesh. Mais aussi en profondeur, et via d’autres modes d’action, par son challenger véritable, la Chine, qui déploie sa puissance et son influence tous azimuts grâce à un alliage résilient d’autoritarisme politique et de libéralisme économique, préférant le jeu de go et les tactiques invasives à l’attrition tonitruante et répulsive.

Ce manque d’oxygène perçu en creux à Hong Kong vient aussi de notre conception irénique et de plus en plus formelle de la démocratie. Nos concitoyens eux-mêmes n’y croient plus. Notre égalitarisme pathétique et notre éloge de la médiocrité pour tous sont impuissants à assurer la résilience d’une société confite dans ses illusions démagogiques. Au nom de la liberté et d’une conception faussée de la laïcité, nous avons laissé prospérer un communautarisme violent qui fait le lit de la contestation islamiste radicale, déstabilise notre État et menace la sécurité de nos concitoyens.

En regard de ces tristes constats, l’île de Hong Kong semble une bulle de prospérité et d’affairisme ordonné et laborieux. Le terrorisme et les questions de la guerre et de la paix en Europe et au Moyen-Orient ? Des sujets de "niche", confesse-t-on ! Un jour, pourtant, l’Asie sera elle aussi ciblée. Quoi qu’il en soit, Hong Kong est une bulle… ou plutôt un "hub" ouvert au monde et au développement économique et financier d’une planète où les rapports de force ont radicalement changé.

Conception chinoise de la puissance

Face aux coups de boutoir assassins de ceux qui prétendent imposer un ordre islamique archaïque, nous avons plus que jamais besoin de politique au sens noble du terme, d’États solides, sûrs d’eux-mêmes, et d’hommes qui dessinent pour leurs peuples un sens et un horizon. La conception chinoise de la puissance –– une influence invasive, silencieuse, sereine et méthodique –– mérite qu’on s’y arrête. Peut-être même –– scandale ! –– qu’on s’en inspire pour son efficacité à guider une multitude entre les brisants de la modernité. L’on compose ici autour d’une vision collective ambitieuse, avec le réel et le possible, sans chercher à faire plier les faits à des idéaux abstraits.

Hong Kong, place avancée du modèle de puissance chinois, bout d’une énergie positive de bâtisseurs. Du collecteur de cartons des rues au magnat de l’immobilier ou de la finance. L’Occident, surtout, paraît très loin avec ses querelles et sa gestion difficile de modèles démocratiques qui se marient mal avec l’efficacité sociale et économique. Pourtant, Hong Kong, c’est aussi l’Occident. La communauté française qui y vit semble s’y plaire et goûter la liberté offerte à son esprit d’initiative. Si des contestations sociales ou économiques s’expriment, on ne sent aucune rage monter des rues. Bien sûr, il y a la rivalité tempérée entre l’île et la Chine continentale. Certes, des mouvements dits d’émancipation existent et la récente réforme électorale voulue par Pékin pour l’île, afin de geler tout processus pluraliste, n’est pas passée du premier coup.

Mais la gestion pragmatique par la Chine de cette façade occidentalisée et acclimatée de son gigantisme permet d’espérer que le contrôle s’exercera in fine sans trop de soubresauts violents, et sans destruction de cette avant-garde prospère et accueillante pour les entrepreneurs du futur, dans un équilibre subtil de concessions faites à l’individualisme et de recherche d’une prospérité collective durable. C’est précisément cet horizon que nous n’osons plus définir et offrir à nos populations. C’est cette volonté de guider que nos dirigeants n’assument plus et c’est dans ce vide que naissent l’éclatement de nos sociétés et la crise de la crédibilité de l’édifice européen. Une atomisation qui fait le jeu de tous les communautarismes et de toutes les radicalités violentes.

Les États n'ont pas d'amis, seulement des intérêts !

Sur cette île piquée d’innombrables tours d’affaires, posées comme des éléments de Lego sur une nature indifférente, on ressent bien plus qu’ailleurs l’urgence de faire enfin sauter en France les tabous qui nous rongent sur l’argent, le travail, l’autorité, la responsabilité, la souveraineté, de regarder en face l’état du pays et ses atouts précieux, de réaliser que la démagogie politicienne ne fait que perdre notre nation et son peuple.

Tandis que le monde tourne à grande vitesse, que la puissance se concentre irrémédiablement et que, pris dans un mouvement de centrifugeuse, nous en sommes de plus en plus éjectés à la marge, on s’indigne bruyamment en France que les espions espionnent, que les services de renseignements renseignent, que les "grandes oreilles" écoutent nos petits dirigeants. Mêmes partenaires ou alliés sur certains sujets, chacun devrait se rappeler que les États n’ont pas d’amis, seulement des intérêts ! Notre naïveté, sincère ou feinte, était certes bien commode, évitant d’avoir à penser souverainement, en tant que France, immergée dans un réseau d’alliances et de rivalités, mais seule à décider de ses intérêts nationaux et des moyens de les protéger.

En relations internationales, chaque pays a des alliés de circonstance, parfois très durables, avec lesquels il reste toujours dangereux et vain de postuler la fusion des intérêts et même des valeurs. Il est grand temps de définir par des actes le périmètre de notre souveraineté de pensée et d’action. Cela nous ouvrirait des marges de manœuvre diplomatiques et stratégiques immenses. L’Europe elle-même y trouverait son compte. Par exemple dans une réflexion enfin pragmatique sur le rôle de la Russie. N’en déplaise à certains membres de l’Union, Moscou fait partie intégrante de l’Europe politique et culturelle et l’on devrait s’inquiéter des pressions américaines qui amplifient la crise ukrainienne au lieu d’enclencher sa désescalade, mais aussi de la gestion a minima de la rivalité Washington-Moscou au Moyen-Orient, dont nous pourrions bien être les seuls à faire les frais en cas de rapprochement ultime des positions russes et américaines sur le sort fait à l’Iran et à la Syrie. Il est déjà bien tard. Moscou hâte son basculement vers l’Alliance asiatique et son rapprochement avec les Brics. Nous finirons par payer cher notre manque de vision.

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