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BOUGER LES LIGNES - C. Galactéros

LE POINT - Europe, Moyen-Orient : les occasions manquées

17 Juillet 2015 , Rédigé par Caroline Galactéros Publié dans #Géopolitique, #Politique, #Chronique Le Point, #Europe, #Moyen-Orient

LE POINT - Europe, Moyen-Orient : les occasions manquées

Voici ma dernière chronique dans Le Point.

Un 14 Juillet de plus. Une démonstration d'ordre et de martialité de nos valeureuses armées. Un beau feu d'artifice, aussi. On préférerait toutefois moins de farces et attrapes et plus d'étincelles.

Sur le papier, Paris a certes de quoi se rengorger. Nous aurions "sauvé l'Europe" en maintenant la Grèce dans la zone euro et permis la conclusion d'un accord "robuste" sur le nucléaire iranien ! Rien de moins ! Il est à craindre toutefois que les coups de menton autosatisfaits ne suffisent pas à conjurer le sort qui lentement nous pétrifie.

L'accord trouvé sur la crise grecque, auquel nous ne sommes pas pour rien, n'est qu'une victoire à la Pyrrhus. La Grèce paraît placée sous une tutelle relativement exigeante qui doit en théorie l'empêcher de sortir de nouveau des clous et la mettre sur les rails d'une impérative réforme tous azimuts. Mais peut-on sérieusement réformer par la contrainte un pays dans un tel état de déliquescence politique et sociale, dont le peuple vient de dire massivement son opposition à l'austérité et en même temps son souhait de profiter encore de la manne européenne ? Sans doute un Grexit provisoire aurait contraint Athènes à assumer souverainement des choix très douloureux mais indispensables pour se sortir durablement de l'ornière. Cela aurait aussi eu l'immense intérêt d'envoyer un signal clair de force et de détermination de l'Europe au reste du monde, et plus encore aux ennemis qui exploitent notre faiblesse politique manifeste pour nous submerger avec leurs centaines de milliers de migrants dont nous refusons de voir qu'ils sont les armes d'une nouvelle forme de conquête.

La nécessité de l'austérité

Nous venons donc, par faiblesse et par peur, en tordant le bras de notre très patient partenaire allemand, de laisser passer une occasion historique de remettre les pendules à l'heure et l'Europe à l'endroit. Le peuple grec est à plaindre. Ses dirigeants démagogues et ses élites rapaces le contraignent désormais à boire la potion amère et incertaine d'une "austérité" redoublée à laquelle ils ont cru pouvoir éternellement échapper.

Son échec probable sera une fois encore mis sur le dos de Bruxelles. Nous venons de manquer une rare fenêtre d'opportunité pour rétablir l'étalon de l'orthodoxie budgétaire exigible des États membres, devenu trop formel, et que nous devrions nous appliquer à nous-mêmes, en taillant dans des dépenses publiques qui mettent à genoux notre économie et découragent les plus enthousiastes de nos concitoyens. Il est vraiment grand temps d'admettre que l'austérité n'est pas un gros mot. Nous devrions tous nous y mettre, au lieu d'écouter les bateleurs de la politique qui, pour nos votes, laissent croire que l'avenir est dans le non-travail et le divertissement permanent.

En reculant une fois encore devant la nécessité de remettre en cohérence ses ambitions et ses décisions, en gardant à tout prix les brebis égarées au sein du troupeau quitte à le contaminer, l'Union européenne ne démontre ni puissance ni influence... à moins que ce ne soit pour faire oublier les autres moutons noirs… Bref, une fois encore, Paris a usé de son poids politique dans l'Union à contre-emploi, espérant pouvoir jouer dans cette tragicomédie pathétique jusqu'au prochain scrutin présidentiel. Avec un peu de chance, les Français inquiets pourraient avaler de nouveau le philtre magique qui leur fait voir des éléphants roses et oublier qu'il faut d'urgence se jeter dans le grand bain de la nouvelle réalité mondiale au lieu de barboter dans un rassurant pédiluve dont l'eau se vide… Plus tard, demain, toujours demain… La procrastination enfonce l'Europe dans l'insignifiance politique, avec ses valeurs cache-misère qui font croire en une solidarité illusoire.

Paris dans le rôle du "méchant flic"

Mais tandis que l'on perdait un temps précieux dans ce psychodrame grec, on parachevait d'autres "victoires", en trompe-l'œil elles aussi. La moindre n'est pas celle de "l'accord sur le nucléaire iranien". Qu'il ait fallu obtenir "un accord robuste", nul n'en disconviendra évidemment. Chacun s'en réjouit. Mais pourquoi diable Paris en est-il devenu le parangon, probablement sur incitation américaine ? Sans en connaître ni le détail ni probablement les codicilles secrets, la France, encore une fois, a joué dans la négociation le rôle contre-productif pour elle du "bad cop".

Après plus de trente ans d'ostracisation, les Iraniens entrent enfin dans le concert international. Aujourd'hui plus que jamais, leurs dirigeants et leur peuple ont mieux à faire que de lancer une guerre atomique ou de se jeter sur Israël pour voir la chape des représailles occidentales s'abattre de nouveau sur leur économie convalescente. L'épouvantail atomique a surtout servi depuis des années les intérêts politiques des faucons de chaque camp (Ahmadinejad, Netanyahu et consorts), la montée des enchères pour la négociation, et il a relégué au second plan le véritable moteur du revirement stratégique américain en faveur de Téhéran : l'énorme marché iranien et le contrepoids évident qu'offre l'Iran à un sunnisme salafiste de moins en moins maîtrisable. Car le rêve américain de "Grand Moyen-Orient" a du plomb dans l'aile depuis 2003…

Les Iraniens ont de la mémoire. Nous serons immanquablement "remerciés" économiquement par Téhéran à la mesure de notre intransigeance durant cette phase cruciale. Pire, dans l'actuel maelström qui rebat les cartes du Moyen-Orient autour de l'offensive de l'État islamique, notre empressement, contre des contrats juteux mais relativement mineurs en comparaison avec l'eldorado iranien, à nous aligner sur les monarchies sunnites et sur Israël, leur nouvel allié, est une mauvaise affaire diplomatique, stratégique… et économique !

Bachar ou le chaos

Si le Congrès américain avalise l'accord trouvé à Vienne, le retour de Téhéran comme puissance régionale majeure va accélérer la recomposition des alliances en germe depuis déjà dix ans en fait. À moins de nous transformer habilement, sans perdre une seconde, en facilitateurs d'un rapprochement, encore très improbable, entre Riyad et Téhéran contre Daesh, nous aurons, une fois encore, choisi le mauvais cheval ! Washington, Moscou, Pékin et Berlin, qui sont depuis longtemps en embuscade sur place, alors que les entreprises françaises attendent sagement l'imprimatur de nos autorités, nous supplanteront avec délectation.

Car c'est bien l'Iran qui, en convergence avec les forces américaines (et sans doute avec l'accord tacite de Moscou), fait désormais une grande partie du "job" au sol en Syrie et en Irak contre l'État islamique. Un État islamique longtemps, et peut-être encore, parrainé par les pétromonarchies dont Paris est désormais le soutien affiché, sans que d'ailleurs cela nous protège d'attentats… À rebours d'un retour au réalisme stratégique qui réhabilite dans le sang le rôle des États, en l'espèce de l'État syrien, pour faire pièce à la gangrène salafiste et à l'éclatement confessionnel sanglant, nous persistons à soutenir des "islamistes modérés" (une contradiction dans les termes !) contre des dictateurs "bouchers" dont l'autorité nous horripile, car elle refuse de se saborder sur l'autel de notre irénisme politique et lutte, dos au mur elle aussi, pour sa survie. "Bachar" ou le chaos ? Cela pourrait bien être l'alternative ultime, s'il n'est pas déjà trop tard.

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