LE POINT - Les habits neufs de la guerre asymétrique (I)

Publié le par Caroline Galactéros

LE POINT - Les habits neufs de la guerre asymétrique (I)

Voici ma dernière tribune dans Le Point.

Couper des têtes comme le fait Daesh n'est pas qu'un acte barbare, c'est aussi la négation de la modernité des moyens de tuer. Quand la dissymétrie des moyens, des hommes et des arsenaux est trop grande, quand le ciel abrite des drones tueurs qui vous repèrent à des milliers de kilomètres du champ de bataille puis vous éliminent sans coup férir, il faut changer de tactique. Le plus "faible" des protagonistes, pour échapper à une compétition perdue d'avance, met alors en oeuvre des approches et des modes d'action considérés comme archaïques ou pré-modernes. Ceux-ci déroutent le plus fort des adversaires et mettent en échec sa crédibilité militaire par une tactique d'usure et de harcèlement et/ou la légitimité politique perçue de son intervention. Le terrorisme comme la guérilla sont ainsi des modes d'action asymétriques.

La décapitation publique d'otages est donc un puissant message anti-moderne. Seule la technologie, notamment la puissance médiatique d'Internet, est jugée acceptable par ces combattants du djihad pour lutter contre les États "mécréants" et leurs vassaux régionaux faussement islamiques. L'asymétrie renvoie aussi à une distorsion profonde dans la valeur accordée à l'existence humaine. Hyper-valorisée en Occident, la mort violente et combattante est encore massivement perçue en islam comme un privilège, celui d'accéder rapidement "en martyr" à la félicité divine et d'échapper ainsi à l'interminable "supplice de la tombe" qui attend ceux qui meurent de façon ordinaire.

La seule réponse possible

Le fuel du combat asymétrique trouve sa force dans le désespoir et la misère sociale, travaillés par l'exaltation religieuse et l'instrumentalisation politique. L'asymétrie est donc aussi la réponse d'une partie du monde catapultée trop loin de la "marche à la modernité" et qui veut vivre autrement et proposer un autre horizon à des masses désorientées. Dans un contexte stratégique où les États-Unis et les puissances occidentales font la course en tête à la technologisation massive du combat, et creusent chaque jour davantage un "gap" devenu irrattrapable pour leurs adversaires, l'asymétrie apparaît pour leurs challengers la seule réponse possible. C'est une "réponse du faible au fort" capable de faire vaciller le rapport de force global, de faire "bouger les lignes", et de "faire changer la peur de camp". Et cela marche. Nous restons incrédules devant la hâte de ces "fous de Dieu" à se faire sauter ou à égorger leurs congénères, alors que l'existence dédiée à la consommation, au divertissement et à la contemplation de soi nous paraît si belle et précieuse.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont été évidemment le point d'orgue, après quelques signes avant-coureurs, de cette démonstration de puissance dérisoire au plan des moyens mais médiatiquement spectaculaire et politiquement ravageuse. Une vingtaine de terroristes disséminés sur le sol américain, quelques centaines de milliers de dollars, des communications à dos d'âne par petits billets lus et aussitôt avalés ou brûlés... pour signifier au monde entier, en une heure, la "désanctuarisation" brutale du territoire américain, la vulnérabilité du coeur financier de "l'Empire" et faire des milliers de morts en semant l'épouvante et l'esprit de vengeance dans une population qui se considérait comme le phare du monde.

L'Occident a cru un temps pouvoir répondre avec succès à ce type d'agression par la surenchère technologique, en "privant l'ennemi d'ennemi", en privilégiant la guerre de loin, de haut, la guerre sans morts, sans troupes au sol ou le moins possible. Il le croit encore. Mais cette surpuissance a abouti à exaspérer la contestation radicale, et in fine, à démontrer une forme d'impuissance de la force. Les récents événements en Australie, au Canada et en France révèlent un tournant encore plus inquiétant de ce combat asymétrique. Une évolution vers un terrorisme "autoguidé", composé d'individus qui se radicalisent via Internet, n'obéissent plus à une hiérarchie même lointaine ou à une planification opérationnelle centralisée, mais "s'auto-saisissent", et sont, dans nos pays, comme des bombes à retardement.

La cyberguerre, une compétition plus équilibrée

Par ailleurs, jusqu'à maintenant, les attentats terroristes, l'emploi des kamikazes ou les prises d'otages atteignaient leur cible médiatique - les populations occidentales, mais aussi celles des États d'Afrique, d'Asie et du Moyen-Orient - en instillant une peur progressive et déterritorialisée mais très concrète. L'augmentation des attaques dans le cyberespace, comme celle qui a récemment atteint la compagnie Sony, qu'elle ait été ou non lancée par la Corée du Nord en représailles à la sortie imminente d'un film suggérant l'assassinat du leader nord-coréen (on peut d'ailleurs se demander ce que l'on ferait si les Nord-Coréens produisaient un film appelant au meurtre du président américain...), fait entrer l'asymétrie dans une nouvelle ère. Elle n'est plus seulement une réponse désespérée et archaïque à l'impérialisme occidental. Elle joue aussi sur le tableau, symétrique, celui-là, des moyens technologiques - même si un différentiel quantitatif peut exister entre les armadas de hackers - qui démultiplient l'impact de ses actions. La cyberguerre n'est en effet pas l'apanage des grandes puissances, elle est de plus en plus pratiquée par de plus petits pays ou groupuscules.

L'adversaire, quel qu'il soit, réduit l'écart entre lui et nous et entre dans le champ d'une compétition plus équilibrée où il peut espérer compenser la dissymétrie militaire ou économique. Dans cette course à la nocivité dans le cyberespace, la vulnérabilité occidentale est immense du fait de l'hyper-intégration de nos systèmes économiques et financiers, mais aussi parce que nous sous-estimons, notamment en Europe, la dynamique cohésive nationaliste ou seulement patriotique qui lie certaines sociétés à leurs États.

Le conflit asymétrique se double désormais d'un autre champ de bataille, moins visible mais très actif, où la lutte se fait entre adversaires presque égaux...

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