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BOUGER LES LIGNES - C. Galactéros

LE POINT - Du dépit amoureux en politique étrangère

13 Octobre 2014 , Rédigé par Caroline Galactéros Publié dans #Chronique Le Point, #Ukraine, #Russie, #Europe

LE POINT - Du dépit amoureux en politique étrangère

Voici ma dernière chronique dans Le Point.

La crise ukrainienne quitte progressivement les "headlines" des médias occidentaux. Chacun doit en rabattre, admettre des reculs, les monnayer. Sur le terrain comme sous les ors de Kiev et de Moscou, les acteurs sont parvenus à un statu quo qui les pousse à faire de nécessité vertu et à rechercher des compromis permettant de "sauver la face"... et les meubles. Gageons que les parties au conflit et leurs parrains sauront, sur la lancée des accords de Kiev, proposer des solutions pragmatiques qui passent par une très large autonomie concédée à la partie orientale du pays.

L'Europe, l'Otan et l'Amérique, aussi, qui ont imprudemment fomenté cette crise en espérant faire basculer Kiev dans leur giron, ont intérêt à l'apaisement. Il est toutefois probable que Washington poursuive sur d'autres fronts sa stratégie de harcèlement en agitant de nouveaux chiffons rouges sous les yeux de Moscou, comme en témoigne le très récent déplacement en Géorgie de Chuck Hagel, secrétaire d'État américain à la Défense, pour rassurer cet "allié" docile sur son intégration future dans l'Otan... On voudrait relancer le conflit, on ne s'y prendrait pas autrement.

Pourtant, la leçon de choses donnée aux puissances occidentales est sans équivoque. Une fois encore, l'incantation démocratique et la volonté d'orientation politique à marche forcée de la destinée d'un pays et d'un peuple n'ont pas suffi à balayer quelques faits têtus : une proximité religieuse, culturelle et économique multiséculaire menacée par des "autorités de Maidan" issues d'un "coup d'État démocratique" savamment préparé, mais vite affaibli par l'adoubement précipité et suspect des grandes démocraties. Le nouveau régime aurait pu profiter de l'exaspération bien réelle du peuple ukrainien devant la corruption outrancière de l'ancienne clique au pouvoir. Il a préféré enchaîner provocations et violences massives à l'égard de sa population russophone, et s'illustre désormais par une incapacité crasse à gérer l'économie du pays.

Qu'avions-nous à gagner en provoquant ainsi Moscou ?

Il faut admettre que Moscou, qui n'a pas notre appétence pour les offensives au clairon, mais pratique la stratégie indirecte avec brio, n'a pas amorcé l'affrontement.Vladimir Poutine n'a eu qu'à relever le gant et répondre à la provocation de trop que constituait l'imminence de l'association de Kiev à l'UE, en violation des accords conclus au sortir de la guerre froide, qui avaient prudemment fait de l'Ukraine un tampon stratégique neutre entre Moscou et l'Otan. Pour Moscou, la remise en cause de ce statut vital n'était que le dernier avatar d'une offensive globale, amorcée dès 1991, avec le double processus d'élargissement de l'Alliance et de l'Union visant à délester progressivement la Russie de son glacis protecteur déjà fragilisé par la fin de l'URSS.

Pourquoi avoir servi à Vladimir Poutine, sur un plateau d'argent, un tel prétexte à l'annexion de la Crimée puis à la déstabilisation de l'Ouest ukrainien ? Qu'avions-nous à gagner en provoquant ainsi Moscou, au moment précis où nous avons un impérieux besoin de son soutien en matière de renseignement, de sa médiation ou a minima de sa neutralité bienveillante sur les fronts sanglants ouverts par "l'État islamique" en Irak, en Syrie, en Libye ou sur le difficile dossier iranien ?

Angélisme ? Cynisme ? Le mystère reste entier, à moins d'admettre l'indigence confondante de la pensée stratégique occidentale et singulièrement européenne... ou d'incriminer le manque abyssal de professionnalisme de nos chancelleries qui ont depuis vingt-cinq ans réduit l'action diplomatique à un activisme humanitaire moralisant et inconséquent, perdant tout contact avec la complexité du monde. Un esprit retors pourrait même crier au complot, à la méthodique fabrication de l'ennemi, et penser que tout a été fait pour le pousser à la faute et justifier la relégation définitive de la Russie au ban de l'Europe.

La société russe est habituée à la misère

Mais, si l'on voulait libérer le malheureux peuple russe du joug de cet autocrate au coeur froid et aux noirs desseins, pourquoi l'avoir enfermé dans son mode de raisonnement obsidional ? Pourquoi écraser l'économie et la population russes sous des sanctions qui ne peuvent que favoriser son verrouillage politique et social croissant au plan interne et nourrir l'identification de Vladimir poutine à la figure de défenseur intrépide d'un peuple ostracisé et incompris ? Pourquoi lui offrir l'inespérée opportunité d'une fuite en avant dans un discours martial sur la renaissance du "Russki mir", version remastérisée d'un conservatisme défensif, et lui permettre de faire ainsi oublier son inaction en matière de relèvement économique du pays ?

Car la société russe est habituée à la misère, à la contrainte, à la peur de "l'étranger". Toujours en quête d'un tsar protecteur, sa résilience à l'injonction démocratique comme aux privations est considérable, surtout venant d'une Europe identitairement disloquée dont elle méprise la faiblesse politique, qui a renoncé à elle-même, se dissout dans l'indifférenciation, la repentance et le communautarisme.

Pour les classes âgées comme pour une grande partie de la jeunesse, Poutine est donc plus que jamais un chef, un leader, qui a une vision et un cap, protège son peuple du mépris et des avanies du monde, lui redonne un destin, lui offre un rêve de grandeur qui lui fait oublier un quotidien réduit à un maigre ordinaire. L'orgueil est la seule richesse du malheureux. C'est ce qui lui reste. C'est ce qu'on lui laisse.

On peut juger ce portrait infantile, manichéen, ridicule. Mais qu'avons-nous proposé d'autre à la Russie depuis vingt ans que sa déstructuration au profit de nos intérêts économiques et le rejet de sa proximité historique et culturelle avec l'Europe, systématiquement présentée comme douteuse ou infamante pour nous ? Nous lui avons certes, du bout des lèvres, concédé une place de lointaine cousine pauvre dans l'architecture européenne, mais avons très vite méprisé son statut de membre permanent du CSNU en nous asseyant allègrement sur les principes fondateurs de la Charte des Nations unies, qui formaient pour elle, après le déclassement radical consécutif à la dissolution de l'URSS, le socle minimal d'un statu quo stratégique acceptable.

Si l'on se donne un instant la peine de regarder le monde depuis Moscou, comment s'étonner, après les affronts qu'ont constitué l'élargissement de l'Alliance, la réactivation du projet américain de bouclier stratégique antimissiles, les interventions occidentales au Kosovo, en Irak, en Afghanistan, en Géorgie, en Libye et aujourd'hui en Syrie, que le Kremlin refuse cet ultime grignotage de son "étranger proche", qu'il veuille conserver sa flotte militaire, son accès à la mer, qu'il n'entende pas se laisser donner des leçons de démocratie ni dicter son comportement et prenne à son tour des libertés avec les règles internationales ?

Un profond rejet politique et culturel de la Russie a "braqué" Poutine

Le "complexe obsidional" de Moscou n'est ni une lubie ni un prétexte. Il se nourrit de l'observation inquiète d'une méthodique offensive de l'ancien "Ouest" - affaibli et divisé mais qui n'est pas plus mort que la guerre froide ou l'Histoire - pour disloquer le maigre glacis que Moscou veut coûte que coûte préserver des coups de boutoir de l'Amérique pour le contrôle de l'Eurasie.

Au-delà, c'est aussi l'évidence d'un profond rejet politique et culturel de la Russie qui a "braqué" Poutine, une forme de dépit amoureux face à la série de fins de non-recevoir condescendantes de l'UE aux nombreux appels du pied du président russe depuis son arrivée au pouvoir en 1999. Rappelons-nous que la Russie offrait alors de libeller ses échanges commerciaux avec l'Union non plus en dollars, mais en euros, qu'elle espérait s'arrimer à l'Europe et trouver un ancrage de plein droit au sein du camp occidental.

Car Moscou ne se considère pas comme anti-occidentale, mais comme le coeur même d'un Occident qui doute de lui-même. Elle se veut un ensemble doté d'une identité forte, un front clairvoyant et combatif contre le renversement du monde et la vague islamiste qui menacent les équilibres culturels et religieux de la planète, sur ses marches caucasiennes et orientales comme sur nos territoires et nos aires d'expansion économique. Pour Moscou, cette menace commune doit déterminer les positions et les intérêts des puissances européennes et des États-Unis et les rassembler dans une coopération urgente.

Si la crise ukrainienne a donc clairement manifesté le rejet européen de la Russie, celle-ci ne veut désormais plus de l'Europe et il sera très difficile de renouer les liens distendus d'une relation si mal engagée. Moscou consolide sa relation privilégiée avec Berlin, ignore Paris et se tourne désormais ostensiblement vers la Chine qui lui propose une relation désidéologisée éminemment pragmatique et va pouvoir absorber le gaz et le pétrole que les Européens ne veulent plus lui acheter.

En effet, tandis que l'Amérique mesure ses engagements armés, que l'Europe peine à reconnaître l'urgence à exister stratégiquement, que l'Occident se trompe d'ennemi, de guerre, d'enjeu, la Russie, elle, joue un plus grand jeu, dont l'Ukraine n'est que l'un des théâtres. La gestion occidentale des dossiers iranien, irakien, afghan, libyen ou syrien sont pour Moscou des cas d'école de ce qu'il ne faut pas faire, mais aussi des foyers hautement belligènes sur lesquels sa médiation ou sa capacité de nuisance pourront s'exercer dans un futur proche, à nos dépens ou à notre profit. À nous de choisir.

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